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Full text of "Compte-rendu analytique des seances et résumé des rapports sur l'état du mouvement dans le monde entier"

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The Library 

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CONGRÈS = 
= ANARCHISTE 

tenu à 
AMSTERDAM 

Août 1907 



COMPTE-RENDU ANALYTIQUE DES SEANCES 
ET RÉSUMÉ DES RAPPORTS SUR L'ÉTAT 
DU MOUVEMENT DANS LE MONDE ENTIER 



PARIS 
La Publication Sociale 

M. DELESALLE 

46, rue Monsieur-le- Prince 
1908 



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— - 754513 

^0 012. 



TABLE DES MATIÈRES 



r) 



INTRODUCTION HISTORIQUE 5 

LES PRELIMINAIRES . 15 

Les congressiste*. — Réception (24 août). — Meeting 
international (25 août). 

LE CONGRES 18 

Deuxième séance (lundi 26. après-midi) 21 

Fixation de Vordre du jour. Incident Domela 
Nieuwenhuis. Vote. 

Deuxième séance (lundi 26), après-midi) 21 

Lecture des rapports sur Vétat du mouvement : Bel- 
gique, Bohème, Hollande (I), Suisse romande, Etats- 
Unis, Hollande (II), Vienne (Autriche). 

Troisième séance (lundi 26, soirée) 29 

rv Lecture des rapports sur Vétat du mouvement (fin) : 

\V Allemagne, Juifs de Londres, Russie, Serbie, Italie^ 

tlj Angleterre. 

Quatrième séance (mardi 27, matinée) 35 ^ 

Anarchisme et organisation : Rapport de Dunois. — 
, ^ Incident Thonar. 

^ Cinquième séance (mardi 27, après-midi). ....... 45 •- 

.5Y Anarchisme et organisation (suite) : Interventions de 

<^ Croiset, Nacht, Thonar, Vohryzek, Goldman, Ramus. 

^^ Sixième séance (mardi 27, soirée) 48 - 

Lr^ Anarchisme et organisation (suite) : Discours de 

Malatesta. 

^^ Septième séance (mercredi 28, matinée) 52 

-\^ Anarchisme et organisation (fin) : Interventions de 

Baginsky, Dunois, Cornélissen, Broutchoux, Rijnders, 
^ Chapelier, Groldman, Samson, Vohryzek. Les motions 

en présence. Le vote. 

Huitième séance (mercredi 28, après-midi) 58 

Séance privée. — Constitution de l Internationale. 
Les motions en présence. Le vote. 

Neuvième séance (mercredi 28, soirée) 62 

Syndicalisme et Anarchisme : Discours de Monatte. 



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_ 4 — 

Dixième séance (jeudi 29, matinée) 72 

Les questions du Syndicaliême et de la Grève générale 
sont fondues en une seule. — La Révolution russe : 
Discours de Rogdaëff. — Incident Nacht-Croiset. 

Onzième séance (jeudi 29, après-midi) 76 

La Révolution russe (suite) : Motion Rogdaëff. 
Le vote. — Syndicalisme^et Ghève générale (suite) : 
Intervention de Cornélissen; discours de Malatesta. 

DoTJZiEMX SÉANCE (jeudi 29, soirée) 86 

Syndicalisme et Grève générale (suite) : Interven- 
tions de Friedeberg, H. Fuss, Samson, Broutchoux, 
Vohhyzek, Ramus, Monatte, Thonar. 

Treizième séance (vendredi 30, matinée) 91 

Proposition Ceccarelli. — Syndicalisme et Grive gé- 
nérale (fin). Les motions en présence. Le vote. — 
Résolution Goldman-Baginsky : Le vote. — Vantimili^ 
tarisme comme tactique de Vanarchisme : Proposition 
Friedeberg. Motion Malatesta. Le vote. 

Quatorzième séancs (vendredi 30, après-midi) 100 

Séance commune du Congrès anarchiste et du Congrès 
antimilitariste : Discours de Marmande. Vote de la 
motion Malatesta. 

<Îuinzième séance (vendredi 30, soirée) 102 

Alcoolisme et Anarckisme : Rapport J. Van Rees. — 
L* Association de production et l* Anarckisme : Rapport 
Samson. 

Seizième séance (samedi 31, matinée) 103 

Séance privée. — Ordre du jour Beylie-Broutchoux. 
— Constitution de Plnternationale (fin) : Fixation 
du siège et élection du bureau. 

Dix-septième séance (samedi 31, après-midi) 105 

L'Education intégrale de Venfance : Rapport Léon 
Clément. — La Littérature moderne et V Anarckisme, 
" — AnarcJiisme et ReligioTi, — Alcoolisme et Anar- 
ckisme (fin) : Motion Van BeeS'Chapelier. — L'Anar- 
chisme comme vie et activité individuelle, — UAmo- 
'dation de production et V Anarckisme (fin) : Motion 
Samson. — L' Espéranto : Motion Chapelier. Vote. — 
Discours de Malatesta. — Clôture du Congrès. — 
Meeting populaire. 

APPENDICE • . 113 

Deux réunions syndicalistes. 



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liNTRODUCTION HI8T0BIQUE 



En France^ le divorce entre anarchistes et démocrates -soeia- 
listes date de 1880. U année précédente, au congrès de Mar- 
seille, toutes les tendances s'étaient confondues ; possibilistes, 
collectivistes et anarchistes s'étaient rangés sous un même 
drapeau, « Nous étions alors, écrivait naguère le vieux possi' 
bi liste FournièrCy (1) séparés des anarchistes par une cloison 
extrêmement mince, purement idéale, ou plutôt verbale... 
Dans le groupe même de /'Egalité» il y eut des anarchistes 
jusqu^en 1880 : Jeallot, Maria, Jean Grave préposé avec 
moi à la confection des bandes, au pliage et à Vexpédition 
du journal, dont fêtais le gérant, c'est-à-dire le délégué aux 
amendes et aux mois de prison, en même temps que fêlais le 
secrétaire du journal ouvrier le Prolétaire. Ils ne nous quit' 
tèreni qu'au moment oÀ le jeune Parti ouvrier décida dkcn* 
trerdans V action électorale, et c'est au congrès du Havre (2), 
o'ù, fut adopté le programme rédigé à Londres sous la dictée 
de Karl Marx et présenté à notre acceptation par Malon^ que 
se consomma la scission entre anojrchistes et collectivistes 
révolutionnaires. » 

Le divorce était définitif et devait rapidement s'étendre aux 
anarchistes et aux social-démocrates de tous les pckys, Toute^ 
fois les anarchistes, ou plus exactement un certain nombre 
âk entre eux, ne cessèrent jamais, malgré tout, de se rattacher 
spirituellement à la grande famille du socialisme universel. 
Aussi lorsque, à Paris en 1889, à Bruxelles en 1891, les 
social-démocrates s'efforcèrent de ressusciter la pratique des 
congrès socialistes internationaux, quelques anarchistes 
crurent-ils pouvoir y participer. 

(1) Eugène Fournière, La Crise socialtate, p. 41-42. 

(2) Novembre 1880. 



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— 6 — 

Leur présence y donna lieu aux plus âpres conflits. Les 
social-démocrates, ayant la force du nombre, étouffèrent toute 
contradiction de la part de leurs adversaires qui furent expulsés 
au milieu des huées: « // est vrai, a écrit Bernard Lazare (1) 
qu'une grande partie des délégués ouvriers anglais, hollandais 
et italiens se retirèrent en manière de protestation. Cependant, 
comme les triomphateurs ne se sentaient pas assez forts encore, 
ils ne votèrent aucune résolution importante et ils préférèrent 
écarter la question du parlementarisme et celle de Valliance 
avec les partis gouvernementaux. Néanmoins Vattitude de la 
majorité signifiait nettement : Nous ne nous occuperons plus 
de luttes économiques, mais de luttes politiques, et à Vojction 
révolutionnaire nous substituerons V action légale et pacifique. » 

Au congrès international suivant, qui se tint à Zurich en 
1 893, les social-démocrates réussirent enfin (ils le croyaient du 
moins) à se débarrasser de leurs adversaires. Un règlement 
fut voté qui portait notamment : « Toutes les chambres syn- 
dicales seront admises au prochain congrès ; aussi les partis 
et groupements socialistes qui reconnaissent la nécessité de 
l'organisation des travailleurs et de l'action politique. » 

Mais Vavenir n'est à personne, et ce qu'on n'avait pas 
prévu arriva. Au congrès suivant (Londres, 1896) de nom- 
breux anarchistes se présentèrent, non plus, il est vrai, 
en qualité d'anarchistes mais de syndiqués, délégués 
de chambres syndicales (2). Cest alors que les social- 
démocrates, après une bataille de trois jours où ils failli- 
rent avoir le dessous, édictèrent ces résolutions fameuses 
excluant des congrès futurs tous les groupements, même 
corporatifs, qui se refuseraient à confesser la « nécessité » 
du parlementarisme. 

(1) Dans un article de PEcho de Paria de juillet 1896. 

(2) Jean Grave et Malatesta y représentaient les métallurgistes 
d'Amiens ; Emile Pouget, alors directeur du Père Peinard, les 
métallurgistes de Beauvais et les ardoisiers de Trélazo ; Tortelier, 
les menuisiers de la Seine ; Guérineau, les polisseurs sur métaux 
de Paris, etc, etc. 



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La majorité coulait en finir avec les anarchistes ; elle ne 
se doutait pas qu'elle venait d'éloigner délie, à jamais^ 
le prolétariat organisé. 

Mis dans V impossibilité de participer désormais aux 
congrès socialistes internationaux, les anarchistes conçurent 
le projet de tenir des congrès spéciaux et dy conçier la clause 
ouvrière. Mais le « Congrès ouvrier révolutionnaire inter- 
national » qui, préparé de longue main, devait s^ ouvrir à Paris 
le 19 septembre 1900, fut interdit la veille par une décision 
du ministère Waldeck- Rousseau. 

Plusieurs années s^ écoulèrent. Il semblait que les anar- 
chistes eussent abandonné toute velléité de congrès. Il n^en était 
rien cependant, et dans Vété de 1906, Vidée du congrès d^ Ams- 
terdam naquit, presque simultanément, dans V esprit des 
compagnons belges et hollandais. Dès sa fondation (1905), 
la Fédération des Communistes libertaires de Hollande avait 
émis le vœu de voir s'établir entre les anarchistes des rela- 
tions internationales. Ce vœu, le jeune Groupement commu- 
niste libertaire de Belgique songeait de son côté à le réaliser. 
Aussi un compagnon hollandais vint-il à rassemblée que le 
Groupement tint à Stockel-Bois le 22 juillet 1906. C'est là que, 
d'un commun accord, un congrès international fut décidé 
pour Vannée suivante. Il fut entendu qu'il se tiendrait à 
Amsterdam. Les Hollandais, à leur assemblée générale 
d'Utrecht (23 septembre) ratifièrent ces décisions. De plus ils 
prenaient à leur charge Vorganisation matérielle du congrès, 
cependant que les Belges, soucieux d'assurer au congrès le 
plus de publicité possible, commençaient la publication d'un 
bulletin de propagande gratuit : le Bulletin de Vlnternatio* 
nale libertaire, dont le principat rédacteur fut Henri Fuss (1). 

Les Hollandais se mirent sans tarder à Vœuvre. Leur 
premier soin fut de s'assurer V adhésion formelle des organi- 
sations européennes déjà existantes. Ils Vobtinrent sans la 

(1) Faute de fonds, cinq numéros seulement furent publiés, 
d'octobre 1906 à août 1907. 



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^8 — 

moindre peine, toutes ces organisations ressentant également 
la nécessité (Tun congrès. La première circulaire^ qui fut 
lancée en décembre- janvier, portait donc les signatures sui- 
contes : Joh. J. Lodewijk, pour la Fédération des Commu- 
nistes libertaires de Hollande ; G. Thonar, pour le Grou- 
pement communiste libertaire de Belgique ; Paul Frauhôse, 
pour la Fédération anarchiste d* Allemagne ; K. Vohryzek 
et L. Knotek, pour la Fédération anarchiste de Bohème ; 
et A. Schapiro, pour la Fédération des anarchistes parlant 
le jeddish, à Londres, 
En voici les passages principaux : 

Les Fédérations soussignées de groupes libertaires et com- 
munistes ont décidé de convoquer un qtuUrième congrès .inter- 
naii(mal (1), dont la préparation a été assumée par la Belgique 
et la Hollande et qui se tiendra, à wm, date, à fjcer ultérieurement 
pendant Tété de 1907, à Amsterdam. 

n est de notre intention d'admettre à ce congrès, non seulement 
les délégués des 'groupes libertaires et communistes, mais égale- 
ment les camarades venus à titre individuel. 

En effet, tout en désirant peut-être compter les voix pour et 
contre certaines propositions, nous ne saurions attribuer à l'exis- 
tence d'une majorité et d'une minorité- le même sens que leur 
donnent les groupements et les congrès parlementaires, où les 
minorités sont tenues de se soumettre aux décisions de la majorité. 
Nous n'admettons pas de décisions à càraetère obligatoire, ce qui 
ne nous empêche pas de trouver intéressant de savoir combien de 
groupes et de camarades partagent une opinion déterminée. Les dis- 
cussions dans nos séances ont le même caractère que celles des 
congrès scientifiques internationaux. Nous ne voyons donc aucun 

(1) Pendant la durée du congrès de Zurich (1893) les révolu- 
tionnaires et les anarchistes s'étaient retrouvés chaque soir au 
Plattengarten pour y tenir des conférences qui furent très remar- 
quées, n en fut do même en 1896 à Londres (au St Martin's 
Toum-Hall), où les anarchistes, après leur exclusion du congrès, 
et les révolutionnaires qui s'étaient joints à eux, tinrent plusieurs 
séances spéciales. — Mais quel qu'en ait été l'intérêt, ni les confé- 
rences de Zurich ni celles de Londres n'ont droit au nom de congrès. 
Quant au congrès de Paris, il fut interdit. Le congrès d'Amsterdam 
fut donc bien vraiment le premier congrès anarchiste international 
et non pas le quatrième. 



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— 9 — 

inconvénient à ce que des camarades venus individuellement 
soient les bienvenus au congrès, au même titre que les délégués 
des groupements, poiu'vu que ces camarades puissent être sup- 
posés de bonne foi. 

En plus des groupes et des camarades libertaires, tous délégués 
de syndicats et tous organisateurs syndicalistes venus individuel- 
lement, tous délégués des colonies communistes, etc., seront 
également les bienvenus. Nous nous adresêons à tous ceux qui dé- 
sirent travailler à la préparation tCune meilleure société, d'une 
société où récrieront les principes du communisme et de la liberté.. 

La circulaire continuait ainsi : 

Nous vous convoquons, à notre congrès, à des discussions, non 
seulement sur une partie de nos principes et de notre propagande 
libertaires et communistes, comme le font par exemple les congrès 
de la libre-pensée et les congrès antimilitaristes, mais à des discus- 
sions sur ces principes et sur cette propagande dans toute leur 
étendue. Car nous savons combien dans la vie sociale tous les 
problèmes se tiennent. Et nous croyons que la nécessité de nous 
entendre sur plusieurs points essentiels de principe et de tactique, 
rend utile, sinon indispensable, une rencontre en réunion inter- 
nationale. 

Ces dernières années, les principes et la tactique communistes- 
libertaires et anarchistes ont montré des voies nouvelles. Sans 
vouloir anticiper sur Tordre du jour, qui sera ultérieurement fixé 
par les groupes, nous remarquerons que Vaction directe a été si 
fortement et si consciencieusement inaugurée dans plusieurs pays, 
précisément sous Tinfluence de nos camarades, témoignant ainsi 
du progrès que font nos idées dans les cercles ouvriers, que la 
discussion des problèmes qu'elle soulève justifierait déjà, à elle 
seule, la convocation d'un congrès international. 

Mais il est d'autres questions aussi intéressantes, tels la propa- 
gande antimilitariste, les rapports entre le mouvement communiste- 
libertaire et anarchiste d'une part, et d'autre part, certains 
mouvements religieux (Tolstoîsme, anarchisme chrétien), point 
qui n'a pas pu être discuté au congrès de 1900. Enfin, les moyens 
à employer pour entrer internationalem ent en relations plus 
directes, réclament une discussion approfondie, et ainsi de suite. 

Cette circulaire rédigée en sept langues et répandue dans 
le monde entier, ne contribua pas médiocrement à éveiller 
l'intérêt des camarades. En France, un article de Cornélissen 



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— 10 — 

dans TAlmanach de la Révolution et un article de Danois 
dans les Temps Nouveaux en avaient même précédé Vappa^ 
rition de quelques semaines. Il n*en est pas moins vrai qu*en 
France le congrès rencontra plus de résistances que partout 
ailleurs; il y contrariait les vieilles habitudes d'individualisme 
et c^est ce qui explique que la représentation française au 
congrès ait été des plus restreintes. 

Cependant, à leur conférence de Harlem ( 28 avril 1907), 
les Hollandais réglaient les derniers détails d'organisation. Il 
fut décidé que le congrès aurait lieu du 26 au 31 août 1907, et 
Vordre du jour en fut dressé de la manière suivante : 

1. L'ANARCHISME ET LE SYNDICALISME; 

rapporteurs : Pierre Monatte (Paris) et 
John Turner (Londres). 

2. GREVE GENERALE ET GREVE POLITIQUE; 

rapporteurs : Errico Malatesta (Italie) et 
Dr. R. Friedeberg (Berlin). 

3. ANARCHISME ET ORGANISATION; rap- 

porteurs : Georges Thonar (Liège) Amédée 
DuNOis (Paris) et H. Croiset (Amsterdam). 

4. L'ANTI-MILITARISME COMME TACTIQUE 

DE L'ANARCHISME; rapporteurs: R. de 
Marmande (Paris) et Pierre Ram us (Londres). 

5. EDUCATION INTEGRALE DE L'ENFANCE ; 

rapporteur : Léon Clément (Paris). 

6. L'ASSOCIATION PRODUCTRICE ET L'ANAR- 

CHISME ; rapporteurs v Em. Chapelier (Bel- 
gique) et I. I. Samson (La Haye). 

7. LA REVOLUTION EN RUSSIE ; (rapporteur à 

désigner par les groupes russes). 

8. ALCOOLISME ET ANARCHISME ; rapporteur: 

Dr. J. VAN Rees (Hollande) ; 

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— 11 — 

9. LA LITTERATURE MODERNE ET L'ANAR- 
CHISME ; rapporteur : P. Ram us. 

10. LES LIBERTAIRES ET LA LANGUE MON- 

DIALE ; rapporteurs : Em. Chapelier et 
Gassy Marin. 

11. L'ANARCHISME ET LA RELIGION; rap- 

porteur ; G. Rijnders (Amsterdam.) 

12. L'ANARCHISME COMME VIE ET ACTIVITE 

INDIVIDUELLES ; rapporteurs : E. Armand 
et Mauricius (Paris). 

De plus, deux séances devaient être réservées aux cama- 
rades partisans de relations internationales. Les points 
suivants y devaient être discutés : 

1. ORGANISATION DE L'INTERNATIONALE 

LIBERTAIRE. Proposition du Groupement 
Communiste Libertaire de Belgique. 

2. REDACTION D'UNE DECLARATION DE 

PRINCIPES COMMUNISTES -ANARCHIS- 
TES. Proposition de la Fédération Anarchiste 
d'Allemagne. 

3. CREATION D'UN BULLETIN INTERNA- 

TIONAL, ORGANE DE RENSEIGNEMENTS 
Proposition du journal brésilien Terra Livre, 
\. LE BUT DE LA NOUVELLE «INTERNA- 
TIONALE ». Proposition de Hans Peter (Au- 
triche), rapporteur. 

Dans les premiers jours de juin, le bruit courut à travers la 
presse que, sur la demande formelle des Puissances, le gou- 
vernement hollandais venait d'interdire le congrès. 

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— 12 — 

Ce bruit, dont V origine policière ne saurait être mise en 
doute, était dénué de tout fondement. La monarchie hollan- 
daise — le fait vaut d'être noté — observa du commencement 
à la fin, vis-à-vis du congrès et des congressistes, une attitude 
de neutralité que nous qualifierions de républicaine, si nous 
ne nous souvenions de notre congrès de 1900 interdit par 
la République française, Messieurs Waldeck- Rousseau et 
Millerand étant ministres. 



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LES PHËLIMINAIRES 

(24 et 25 Aotit) 



Dans un article de la revue Pages Libres {{), le camarade 
Dunois a consacré un assez long passage à rénumération 
des congressistes les plus connus. Empruntons-le lui : 

« Une bonne soixantaine de militants étaient là, appar- 
tenant à des nationalités très diverses. 

« Au premier rang des Hollandais figurait Christian 
Cornélissen, mince, élancé, le geste vif, la parole rapide, 
— le type bien caractérisé du révolutionnaire moderne en 
qui l'esprit scientifique s'allie intimement aux qualités 
de l'agitateur. 

« Les Français étaient en très petit nombre : les plus 
connus étaient Pierre Monatte, Broutchoux et de Mar- 
mande. Les Belges avaient délégué Henri Fuss, hier étu- 
diant ingénieur, aujourd'hui ouvrier typographe. G. Thonar, 
ChapeHer et S. Rabauw, ce dernier rédacteur en chef d'une 
belle revue flamande, Ontwaking. 

« La délégation allemande occupait à elle seule tout un 
angle de la salle : Sepp Oerler y représentait le Freie Ar- 
heiter, FraubÔSe le Révolutionâr, R. Lange, qui présida, 
tonitruant et grave, presque toutes les séances du congrès, 
VAnarchist ; mais surtout on y remarquait la haute et fine 
stature du D"" R. Friedeberg qui, la veille encore, était dans 
la social-démocratie allemande, le champion des tendances 
les plus larges et les plus avancées. 

« Les Russes étaient nombreux aussi. Russes de Paris, 
de^Londres et même de Russie, porteurs de volumineux 
rapports sur ce mouvement anarchiste russe si important 
et si méconnu. 

« L'Amérique avait envoyé l'ardente conférencière Emma 
Goldman, et le publiciste Baginsky ; l'Italie, le jeune et 
vaillant écrivain Luigi Fabbri et son ami Ceccarelli, lequel 

(1) Amédéx Dunois: Le congrès d^Amsterdim et VAnarchisme 
(Pages libres, n« 360, 23 novembre lt)07.) 



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— 14 — 

représentait atissi des groupes argentins ; la Bohême, 
K. Vohryzek, petit homme à tête ronde, infatigable et 
volontaire, et son inséparable frère d'armes, le grand, blond 
et doux Knotek. 

H De Londres étaient venus, avec quelques silencieux 
Anglais, toute une escouade de réfugiés politiques : le 
jeune et intelligent Schapiro, l'Autrichien Siegfried Nacht, 
dont les démêlés avec toutes les polices d'Europe ont à 
maintes reprises défrayé les journaux bourgeois ; l'écrivain 
P. Ramus, de Freie Génération, R. Rocker, l'organisateur 
(je n'ose dire le rédempteur, et cependant...) de ces misé- 
rables ouvriers juifs de l'East End de Londres, rédacteur 
d'une revue. Germinal, et d'un journal hebdomadaire, 
VArbeiter Freund, en jargon juif ; Frigerio, Wilquet, et 
surtout le célèbre révolutionnaire itaUen Errico MaJatesta, 
le dernier représentant, peut-être — avec son ami Malato 
— de l'ancien anarchisme insurrectionnel, l'homme dont 
quarante ans de lutte sans merci n'ont affaibli ni le corps 
ni la confiance. Guère plus grand que Blanqui, noir et 
barbu comme un NapoUtain, le geste aisé, l'éloquence 
imagée, vivante et famihère, Malatesta est certainement 
une des plus impressionnantes figures de l' anarchisme 
international. Après la disparition du bon doyen Reclus, il' 
demeure, avec Kropotkine, avec Tcherkessof, avec James 
Guillaume, l'un des survivants fidèles de cette noble géné- 
ration des hakounistes de l'Internationale, — nos vrais 
pères intellectuels » . 

Cette énumération est, on le voit, particuUèrement 
incomplète. On peut affirmer tout d'abord, sans exagération 
aucune, qu'à de certaines séances le nombre des congres- 
sistes atteignit et même dépassa quatre-vingts. Toutes les 
séances étaient pubhques (sauf les deux séances consacrées 
à la création du Bureau international) et celles du soir 
furent suivies du commencement à la fin par une foule de 
travailleurs d'Amsterdam remarauablement silencieux 
et intéressés. 



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— 15 — 

Il convient, malgré les difficultés de cette tâche, de 
dresser une liste approximative des camarades de tous les 
pays qui assistèrent au Congrès et dont les noms nous 
sont connus. 

Voici cette liste : 

Hollande. — Christian Cornolissen (Paris), J. L. Bruijn, 
J. J. Lodewijk, I.I. Samson, Reijndorp, Schermerhorn, 
Klein, Stad, Koekoek, Domela Nieuwenhuis, Altink, 
Nelly Korver, Prof. J. Van Rees, G. Rijnders, Hesp^ 
Croise t, etc., etc. 

Itaub. — Errico Malatesta et Corio (Londres), Luigi 
Fabbri (Rome), Belleli. 

Allemagne. — Dr. R. Friedeberg, Sepp Oerter, Rudolf 
Lange, Paul Fraubôse, Wagner, Ludwig, etc. 

Etats-Unis. — Emma Goldman, Max Baginsky, D. A. 
BuUard. 

Argentine. — Ceccarelli (Rome). 

Angleterre. — Keell, Karl Walter, Jean Wilquet (Alle- 
mand), Siegfried Nacht (Autrichien), A. Schapiro (Russe), 
Rudolf Rocker (Allemand), Pierre Ramus (Autrichien), 
G. Frigerio (Suisse), Schreiber, Flatt, etc. 

Pologne. — Mme Zielinsky (Paris), Schweber. 

Belgique. — Georges Thonar et Henri Fuss (Liège), 
Emile Chapelier (Boistfort), Segher Rabauw et Samson 
(Anvers), Janssen et Heiman (Gand), Schouteten (Bruxel- 
les), Hamburger, Willems, etc. 

Bohème. — K. Vohryzek, L. Knotek. 

Russie. — Nicolas Rogdaef, Wladimir Zabrejnew, Sophie 
Wodnef, Emilie WetkolT. Madnef, etc. 

Serbie. — Pierre Mougnitch. 

Bulgarie. — Veleff. 

France. — Benoit Broutchoux (Lens), R. de Marmande, 
Pierre Monatte, H. Beylie, Zibelin, Margoulis (Nancy), 
Coriol, Brille. 

Suisse romande. — Amédée Dunois (Paris). 



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— 16 — 

Dès le samedi 2^ août, un assez grand nombre de con- 
gressistes étaient déjà arrivés à Amsterdam. Le soir, dans 
la grande salle du Plancius, sise Plantage Kerklaan, 61, 
où devait se tenir le Congrès, eut lieu en leur honneur une 
réunion privée que le compagnon I. I. Samson, au nom 
du comité d'organisation, ouvrit par quelques paroles de 
bienvenue. Beaucoup de ceux qui se trouvaient là se ren- 
contraient pour la première fois ; d'autres se retrouvaient 
qui ne s'étaient pas vus depuis des années. Des vues diver- 
ses furent échangées entre les délégués sur le Congrès qui 
allait s'ouvrir et principalement sur la fixation de l'ordre 
du jour : rien cependant ne fut décidé, le Congrès seul 
étant souverain en cette matière. 

Le lendemain, dimanche 25 août, fut marqué par un 
grand meeting international. Dès une heure de l'après- 
midi, une foule d'environ un millier de personnes emplis- 
sait le jardin du Plancius, chantant V Internationale et 
des hymnes socialistes néerlandais, tandis que les orateurs 
et, derrière eux, une vingtaine de délégués prenaient place 
sur la petite scène aménagée dans le fond du jardin. 

Ce fut R. Fbibdeberg qui ouvrit la série des discours. 
Il fit une véhémente critique de la social-démocratie alle- 
mande, et de ce parlementarisme corrupteur en quoi con- 
siste son unique moyen d'action. Au parlementarisme, 
il opposa l'action directe sous toutes ses formes et la pro- 
pagation méthodique de l'idée de la grève générale révolu- 
tionnaire. 

Malatesta, après un salut aux révolutionnaires de la 
petite Hollande, déclara que le peuple ne doit co:npler 
que sur lui-même pour s'émanciper. Le progrès humain 
ne redeviendra possible que lorsque la violence ouvrière 
aura détruit les oppressions économiques, politiques et 
rehgieuses qui caractérisent la société actuelle. 



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~ 17 - 

R. DE Maruanbe évoqua la conférence diplomatique 
de la Haye et le congrès social-démocratique de Stuttgart 
C'est, affirma-t-il, une double banqueroute. Seuls les syn- 
dicalistes révolutionnaires et les anarchistes détiennent 
en leurs mains la force qui créera l'avenir, et c'est ce que 
prouvent les persécutions dont la République française les 
accable les uns et les autres. Il termina en déclarant que 
le Congrès d'Amsterdam ferait beaucoup pour la propa- 
gande des idées anarchistes dans le monde. 

Pierre Ramus, lui aussi, parla de Stuttgart. Et il mon- 
tra que, seuls, les anarchistes étaient restés fidèles à la 
cause de la Révolution abandonnée par les social-démo- 
crates de tous les pays. Il releva vivement un mot 
Outrageant pour l'anarchisme récemment prononcé par 
M. Troêlstra, député socialiste hollandais, et termina s|l 
harangue par le cri de : Vive l'Anarchie ! 

Nicolas RooDAftPF parla de la révolution russe et du 
rôle considérable qu'y jouent les anarchistes. Tandis que 
libéraux, radicaux et socialistes bornent leurs efforts à 
la conquête d'une constitution, les anarchistes, dit-il, 
essaient de donner à la révolution commencée un caractère 
économique. 

Embia Goldman esquissa à grands traits un tableau 
des progrès accomplis par les idées anarchistes dans les 
dernières années, aux Etats-Unis, où la révolution aura 
à vaincre la double force de la démocratie bourgeoise et 
de la démocratie socialiste. 

EMILE Chapelier prononça contre le militarisme, dont 
l'influence a corrompu profondément les sociétés, une 
vibrante harangue. 

Pierre Mouonitch décrivit la misère qui règne parmi 
les tristes populations balkaniques, surtout parmi celles 
de la Macédoine. 



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18 



ICarl Vc«;ryzbk déclara que les anarchistes tchèques 
étaient d'accord pour souhaiter la constitution d'un grou- 
pement international où entreraient tous les ennemis de 
l'autorité de l'homme sur l'homme et de l'exploitation de 
l'homme par l'homme. 

Paul F&aubOsi: rapporta comment les anarchistes alle- 
mands, renonçant à l'individualisme, s'étaient organisés 
nationalement pour mieux combattre et dit qu'ils dési- 
raien vivement que leur exemple fut partout suivi. 

Christian Cornélissen prit le dernier la parole. Il se 
féhcita de voir son pays hospitaliser le premier congrès 
anarchiste international. Il rappela que la scission entre 
les éléments autoritaires et les éléments anarchistes 
de la grande Association internationale des Travailleurs 
avait eu lieu non loin d'Amsterdam, à la Haye, en 
1872, et que les délégués hollandais s'étaient trouvés 
alors dans la minorité anarchiste. Il rappela encore qu'au 
lendemain de ce congrès tristement célèbre, les anar- 
chistes s'étaient rendus à Amsterdam et, que parmi les 
internationaux de cette ville, ils avaient, selon le mot de 
James Guillaume, retrouvé « vivace et nettement réfrac- 
taire aux velléités centralisatrices, l'esprit de solidarité et 
d'indépendance qui jadis créa la Fédération des sept libres 
Provinces ». Et l'orateur déclara en terminant qu'il espérait 
que les anarchistes de 1907 emporteraient, d'Amsterdam 
et de la Hollande, la même impression que leurs ancêtres, 

les an-archistes de 1872. 

- -À 

Les camarades F. Tarrida del Marmol et John Turner, 
de Londres, qui devaient prendre la parole, le premier en 
espagnol et le second en anglais, s'étaient fait excuser. 
Quant au camarade chinois Tsunmik, inscrit lui aussi, il 
fut retenu à Paris par l'état de sa santé. 



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LE CONGRÈS 



PREMIERE SEANCE 

Lundi 26 août. — Séance du matin. 

La séance du matin est ouverte à 9 heures. Le camarade 
HiNBi Fuss est nommé président. Il prie les congressistes 
de se grouper autant que possible par nationalités, ce qui est 
fait. Puis Ton passe à la fixation de l'ordre du jour. 

G^est alors que F. Domela Nieuwenhuis soulève un 
long incident. Il dit que le vendredi suivant V Association 
internationale antimilitariste (dont Domela est le secrétaire 
général) doit tenir, à Amsterdam même, son 2« congrès. 
Il propose donc que le Congrès anarchiste détache de son 
ordre du jour la partie relative à F an ti militarisme et assiste 
en corps, le vendredi suivant, au Congrès de l'A. I. A. où 
la question sera discutée dans toute son étendue. 

Cette proposition soulève une émotion considérable 
surtout parmi ceux des congressistes qui savent que, dès le 
premier jour, Domela s'est posé en adversaije du Congrès 
anarchiste et l'a combattu de tout son pouvoir. Pourtant 
R. Fbiedeberg et après lui Pierre Ramx7s,Max Baginsky 
et Emma GoLDstàN appuient sa proposition. 

Malatbsta, que soutiendront tout à l'heure, Marmande, 
Thonar et Chapeher, s'oppose avec énerçie à la proposition 
Domela-Friedeberg. — Ou bien, dit-il, le Congrès de 
vendredi, ne réunira que des anarchistes, et alors il fera 
double emploi avec celui-ci, et je n'en saisis pas du tout 
la nécessité ; ou bien des éléments non -anarchistes, voire 
même des éléments bourgeois et pacifistes, participeront 



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20 



aussi à ce Congrès, et alors notre devoir d'anarchistes est, 
avant de nous y rendre, de discuter ici-même, entre nous 
et à notre point de vue propre, la question de Tantimilita- 
risme. Et Malatesta demande, en terminant, le passage à 
l'ordre du jour. 

Cette conclusion soulève une vive agitation parmi les 
partisans de Domela Nieuwenhuis, qui sont venus, cd 
matin-là, très nombreux. C'est alors que De Mabmanps 
demande et obtient une suspension de séance. 

A la rentrée (11 h. %), Emma Goldman au nom de 
Friedeberg et en son nom personnel, lit une proposition 
où il est dit que dans l'après-midi du vendredi 30 août, 
le Congrès anarchiste, après avoir pris position sur la 
question de l'antimjhtarisme, se réunira au Congrès anti- 
militariste pour tenir avec lui une séance commune. 

Malatesta répond que la question de savoir si l'on ira 
oui ou non au Congrès antimilitariste ne saurait être 
préjugée. De nouveau, il demande le passage à Tordre du 
j our pur et simple, appuyé par une pétition de 32 délégués, 

F. Domela Nieuwenhuis demande le vote de la propo- 
sition Friedeberg-Goldman. 

Maemands demande en vain à Domela de se rallier à la 
proposition Malatesta; après une discussion des plus 
confuses, on finit par passer au vote. Et, contrairement 
à la demande des amis de Domela, on décide de voter par 
tête et non par nationaUté 

La proposition Malatesta obtient 38 voix ; la proposi- 
tion Friedeberg 33. La proposition Malatesta est donc 
adoptée. 



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—21 — 

DEUXIÈME SÉANCE 

Lundi 26 août. — Séance de Vaprès-midi, 

On décide d'entendre la lecture des rapports sur l'état 
da mouvement anarchiste internatianal et de passer, 
aussitôt après, à la lecture et . à la discussion du rapport 
Duaois sur Torganisation. 

Belgique. 

G. Thonab expose la situation de î'anarchisme en Bel- 
gique. C'est le 25 juillet 1905 qu'a été fondé le Groupe- 
ment Communiste libertaire, lequel « se donne comme 
mobile essentiel de conserver les idées communistes- anar- 
chistes intactes -de toutes compromissions, de les pro- 
pager, de faire l'éducation libertaire de ses membres, de 
les soutenir, de les défendre et d'assurer à sa propagande 
l'appui d'efforts communs ». Une brochure de Thonar: 
Ce que veulent les Anarchistes dont le texte a été approuvé 
par un congrès tenu à Charleroi en 1904, lui a servi jusqu'ici 
de déclaration de principes. Les groupes de Liège, de Court- 
St- Etienne, Flemalle, Charleroi sont les plus actifs du 
Groupement qui a tenu un congrès (d'où est sorti le Congrès 
International), en juillet 1906 à Stockel-Bois et un autre 
à Bruxelles le 4 août dernier. 

Il existe à Boitsfort une colonie communiste qui a pubhé 
quelques numéros d'une petite feuille mensuelle. Le Com- 
muniste. A Anvers S. Rabauw publie depuis sept ans une 
revue flamande, Onkwating, Le Groupement a eu pour or- 
gane V Emancipateur, actuellement disparu (1). A Bruxelles 
parait enfin Opstanding, rédigé par Schouteten, et à Liège 
H. Fuss publie Y Action Directe, organe de propagande syn- 
dicaliste-révolution nair e. 

(1) Thonar a fait reparaître tout récemment l^ Insurgé, 



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— 22- — 

f 

Bohème. 

VoHRYZEK. — Après les mouvements français et espagnol 
c'est peut-être notre mouvement anarchiste tchèque le 
plus puissant qui soit en Europe. Il est malheureusement, 
à cause de la difficulté qu'ont les étrangers à lire notre 
langue, très mal connu. 

* Naguère encore, nombreux étaient les compagnons ^i 
se déclaraient contre toute espèce d'organisation. Mais 
les idées à ce sujet se sont bien modifiées depuis que nous 
nous sommes fédérés et que les compagnons ont pu juger 
des résultats de l'action collective. Notre organisation 
a maintenant quatre ans d'existence. 

L'anarchisme tchèque dispose en Bohême de huit feuilles 
périodiques. L'une d'elles, Chudras tire 12.000 exemplaires ; 
Komui^ay plus théorique, tire à 3.000. Notre propagande 
écrite s'exerce encore par le moyen de la brochure. Une 
de ces brochures, La Grève générale politique de Vohryzek 
a été répandue à 50.000 exemplaires ; la Grève générale 
sociale (traduite de l'allemand de RoUer) a été tirée à 14.000. 
Et malgré leur tirage élevé, la plupart de nos brochures 
sont épuisées ou en voie d'épuisement. 

Les élections au Reichsrath autrichien qui se sont faites 
pour la première fois cette année sur la base du suffrage 
universel, ont été pour nous une occasion d'excellente 
propagande ; et nous en avons profité pour faire pénétrer 
nos idées jusque chez les paysans. 

Nous sommes syndicalistes. Mais le syndicalisme n'est 
pour nous qu'un moyen d'action et non une fin. Nous y 
voyons un instrument de propagande anarchiste. C'est 
^âce à lui que nous avons réussi à nous, implanter for- 
tement parmi les tisserands et les mineurs du Nord de la 
Bohême, dont les syndicats sont sous notre influence di- 
recte. La plupart de ces syndicats sont doublés d'un groupe 
anarchiste où entrent les ouvriers les plus instruits et les 
plus conscients. 



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23 — 



Nos mineurs révolutionnaires s'apprêtent à la lutte 
pour la conquête de la journée de 8 heures. 

Hollande (I). 

I.I. Samson donne des renseignements sur Tactivité des 
anarchistes hollandais au cours des récentes années. La 
Fédération des Communistes libertaires, où militent tous 
les camarades partisans de l'action collective, a été fondée 
le 23 avril 1905. On peut dire que ce fut là le prélude de la 
réaction salutaire contre cet individualisme dissolvant 
qui, après la rupture entre révolutionnaires et parlemen- 
taires (1894) avait fait d'énormes ravages dans les rangs 
des premiers. La Fédération, comprenant une douzaine 
de groupes très actifs, a déjà tenu deux assemblées géné- 
rales. Tune à Utrecht (23 septembre 1906) l'autre à Harlem 
(28 avril 1907); une troisième aura lieu en septembre et 
tous les groupes hollandais, fédérés ou non, y seront con- 
voqués II convient de dire en effet que nombre de groupes 
locaux se tiennent encore à. l'écart de notre Fédération. 

Nous disposons d'une douzaine de journaux en comptant 
le Volksdagblad, quotidien à tendances syndicalistes et 
libertaires, et YArbeid. organe officiel des syndicats 
révolutionnaires groupés dans le Secrétariat national du 
travail et très sympathiques à l'idée anarchiste. 

Notre organe fédéral est le Vrije Communist (de la Haye) 
bi-mensuel. Quant au Vrije Socialist, de beaucoup le plus 
connu de nos journaux, il est le seul qui n'appartienne pas 
à un groupe, mais à un individu (le camarade Domela 

Nieuwenhuis). 

Nous sommes, dans la Fédération, anarchistes, commu- 
nistes et syndicalistes. Mais il y a encore en HoUande des 
communistes hostiles à Faction révolutionnaire collective ; 
des individualistes déclarés; puis des humanitaires et 
même des chrétiens ou des tolstoîens. Les anarchistes de 
l'Union pour la communauté du sol ont à Blancum un 
organe spécial, le Pionier (4000 exemplaires). 

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— 24 — 
Suisse itomande. 

Amédée Dunois donne lecture d'un rapport du compa- 
gnon Jean Wintsch, de Lausanne, sur le mouvement 
anarchiste en Suisse romande. 

Ce mouvement est en bonne voie. Les camarades, 
presque tous prolétaires, se placent nettement sur le ter- 
rain économique et ouvrier. Leur principale activité se 
dépense donc au sein des syndicats, et si ceux-ci sont 
entrés depuis deux ou trois années dans les voies du syndi- 
calisme révolutionnaire (création de la Fédération des 
Unions ouvrières romandes et de la Voix du Peuple) c'est 
pour une grande part aux anarchistes qu'on le doit. 

C'est à Neuchâtel (9 décembre 1906), en une assemblée 
à laquelle assistaient une trentaine de camarades, que les 
quelques groupes anarchistes romands décidèrent de se 
fédérer. La Fédération communiste-anarchiste de la 
Suisse romande compte actuellement 200- membres, 
répartis entre neuf groupes (groupes de la Chaux-de-Fonds, 
Neuchâtel, St-Imier, Genève, Lausanne, Vevey, Montreux, 
Fribourg, et Groupement hbertaire valaisan). Chaque 
groupe est entièrement autonome ; un secrétariat est le 
seul organe administratif. 

A la 2« réunion générale (10 février 1907) on a décidé de 
se préoccuper tout spécialement de la propagande rurale. 
Une brochure de 20 pages, le Manifeste aux travailleurs 
des' cilles et de la campagne, due à la collaboration d'une 
centaine de camarades au moins, a été peu de temps après 
tirée à 15000 exemplaires et distribuée partout. Elle 
reflète très bien l'esprit profondément ouvrier des anar- 
chistes romands. 

Un des groupes fédérés pubhe à Genève le Réveil, organe 
socialiste-anarchiste (en français et en italien) paraissant 
régulièrement depuis juillet 1900. Principaux rédacteurs : 
Louis Bertoni, Georges Herzig, Jean Wintsch, etc. 

Le rapport contenait également un bref récit des grèves 



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— 26 — 

vaudoises de mars 1907. A la suite du renvoi brutal d'un 
travailleur, les ouvriers des chocolateries Peter-Kohler 
d*Orbe, de Bussigny et de Vevey s'étaient mis successive- 
ment en grève. Le mouvement trainait depuis dix jours, 
quand le 25 mars, l'Union ouvrière de Vevey déclara 
soudain la grève générale locale. Le travail s'arrêta net. 
Le même jour, les gendarmes tirèrent sur la foule, blessant 
une dizaine de grévistes des deux sexes. A cette nouvelle, 
la grève générale fut déclarée à Montreux, Lausanne et 
Genève ; elle l'eut été ailleurs encore si, sous la pression 
gouvernementale, les patrons chocolatiers n'avaient cédé à 
temps sur tous les points en litige. 

Ce mouvement mémorable montra tout ce qu'il est 
permis d'attendre de l'esprit de révolte et de solidarité de la 
classe ouvrière. Mais il surprit les camarades anarchistes, 
lesquels, n'étant prêts à rien, se trouvèrent quelque peu 
désemparés et durent se borner à prendre part au mouve- 
ment sans pouvoir lui imprimer un caractère plus accentué 
de guerre sociale. Cette leçon n'a pas été perdue pour eux 
et quand le prolétariat romand se soulèvera de nouveau, il 
pourra compter cette fois sur le concours énergique des 
anarchistes préparés de longue main à toute les exigences 
de la situation. 

Htats-^Un's. 

Max Baginsky. — D'où vient que la propagande anar- 
chiste s'effectue aux Etats-Unis plus difficilement qu^ dans 
la plupart des monarchies ? Il est peu de nations cepen- 
dant où le régime démocratique soit plus largement dé- 
veloppé que dans notre grande République. N'est-ce pas 
une preuve que les « hbertés politiques » si convoitées des 
peuples qui ne les ont pas encore obtenues, loin de favo- 
riser l'expansion des idées révolutionnaires constituent 
pour elles un obstacle presque insurmontable ? 

C'est en 1884 que le mouvement anarchiste commence 



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— 26 — 

à se dessiner aux Etats-Unis, dans la région de Pittsbiirg. 
Johann Most était arrivé d'Europe à New- York avec la 
Freiheit depuis décembre 1882 et il menait une propagande 
intense. Dans les années qui suivirent, les anarchistes — 
pour la plupart d'origine allemande — prirent part au 
mouvement ouvrier pour la journée de huit heures. Cette 
phase de notre activité se termina en 1886-1887 par la 
sanglante tragédie de Chicago, où périrent Spies, Parsons, 
et trois autres. 

Une longue période de stagnation et d*atonie commence 
alors ; peut-être durerait-elle encore sans le coup de re- 
volver de Czolgosz qui, en tuant Mac- Kinley, ranima le 
mouvement et ouvrit pour nos idées une ère d'expansion 
nouvelle. 

L'acte de Czolgosz fut vraiment un acte de lutte de 
classe. En tuant Mac-Kinley, Czolgosz frappait le capita- 
lisme américain, cette ploutocratie barbare qui se nourrit 
vraiment de chair humaine, dans son représentant le plus 
quahfié. Nul plus que Mac-Kinley n'avait contribué à 
mettre la puissance politique aux pieds du capital et à 
fonder le règne brutal de l'argent. 

L'exécution de Mac-Kinley valut aux anarchistes de 
longues persécutions ; nos idées cependant n'en ont pas 
souffert, loin de là. Most est mort en 1906, mais la Freiheit 
lui a survécu et se développe. Mother Earth a été fondée et 
fait parmi les Américains de langue anglaise une active et 
incessante propagande. 

Emma Goldman. — Le mouvement anarchiste a, aux 
Etats-Unis, des racines dans toutes les nationalités, et 
c'est pourquoi il est si difficile d'en parler d'une manière 
satisfaisante. Les Allemands, les Russes, les Itahens ont 
chacun un mouvement anarchiste à eux, avec des organes 
spéciaux pour la propagande. Il y a même, des groupes 
arméniens et japonais. Les Japonais, concentrés en CaU- 
fornie ont récemment montré la plus vive sympathie pour 



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— 27 — 

nos idées. Quant aux Juifs, ils sont peut-être les mieux 
organisés de tous et ils ont réussi depuis deux ans à faire 
passer en Russie plus de 40.000 dollars pour la lutte révo- 
lutionnaire. 

Treize journaux et revues anarchistes (en comptant 
Liberty^ l'organe individualiste de Tucker) se publient 
actuellement aux Etats-Unis. Ce sont : en langue anglaise 
Mother Earth (mensuel, 3.500 exemplaires) à New- York 
Démonstrator et Emancipator (mensuels) à Lake-Bayi 
colonie de Home (Etat de Washington) ; Liberty (indivi 
dualiste, mensuel) à New- York ; — en langue allemande 
Freiheit (hebd.) à New- York ; Arbeiterzeitung (quotidien) 
Fackel et Vorbote (hebdomadaires), tous trois antiparle 
mentaires, paraissant à Chicago, et Freie Wort (mensuel) 
à New- York ; — en tchèque, Volné Listy (bi-mensuel) 
à New- York ; — en itahen, la Questione sociale (hebd.) à 
Paterson, et Cronaca sovven^isa (hebd.) à Barre ; — enfin 
en jeddish, Freie Arbeiterstimme (hebd.) à New- York. 

Sous Tinfluence, en partie, de nos idées, la classe ouvrière, 
tend de plus en plus, surtout dans TOuest, à abandonner 
le vieux trade-unionisme routinier et conservateur, pour 
marcher dans les voies du syndicalisme révolutionnaire. 
Ainsi la grande Fédération des Mineurs do lOuest, dans 
ses luttes mémorables contre la bourgeoisie et le gouverne- 
ment du Colorado, a usé énergiquement de l'action directe. 

Hollonde (II). 

G. RijNDBRS demande à ajouter quelques mots au 
rapport de Samson sur le mouvement hollandais. Samson, 
dit-il a trop regardé le mouvement avec les lunettes do la 
Fédération. Il convient qu'on sache que les groupes non 
fédérés sont beaucoup plus nombreux que les groupes 
fédérés. Or les non-fédérés font, eux aussi, une propagande 
active qu'il serait injuste de passer sous silence. C'est 
ainsi que le groupe d'Amsterdam a publié, cette année 



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— 28 — 

même, un calendrier de propagande. D'autres organisent 
des meetings de propagande, etc. 

Rijnders termine en déclarant que la représentation 
hollandaise au Congrès donne une idée inexacte de la puis- 
sance respective des groupes fédérés et des groupes non 
fédérés. 

Vienne (Autifiehe). 

PiBBBB Ramus. — Le mouvement anarchiste qui au- 
trefois était des plus florissants à Vienne, est actuelle- 
ment presque ruiné. Les causes de cette décadence sont 
de deux sortes : il y a d'abord les persécutions de l'autorité, 
il y a ensuite les calomnies dont les social-démocrates ont 
abreuvé les anarchistes auprès de la classe ouvrière. 

La plupart des camarades capables de tenir une plume 
ou de prendre la parole en public ont été expulsés de Vienne 
et obligés de quitter l'Autriche. Ceux qui restent cepen- 
dant n'ont pas perdu toute espérance. Ils constatent depuis 
quelque temps un léger réveil de nos idées et quelques-uns 
font le propos de publier bi- mensuellement un organe de 
propagande qui réussira peut-être à reconstituer le mouve- 
ment anarchiste (1). 

Le président donne lecture des télégrammes de sym- 
pathie qu'adressent au Congrès le Salon communiste de 
coiffure de Genève et un groupe de compagnons d'Essen. 
La séance est levée à six heures et demie. 



(1) Ce journal a effectivement paru sous le nom de Wohlstand 
fur Aile, 



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— 29 — 
TROISIÈME SÉANCE 

Lundi 26 aodU — Séance du soir, 

A 8 h. 1/2, on rentre en séance. Plus de trois cents 
compagnons d'Amsterdam et des environs sont dans la 
salle, mélangés aux congressistes. La lecture des rapports 
sur l'état du mouvement anarchiste est reprise. 

Allemagne 

Rudolf Lange parle sur le mouvement anarchiste 
allemand. Après une période de stagnation qui dura de 
1898 à 1904, ce mouvement est maintenant en plein essor. 
Les idées anarchistes-communistes pénètrent peu à peu le 
prolétariat, en dépit de difficultés de toutes sortes, dont la 
plus grande est évidemment l'état d'esprit que l'éducation 
autoritaire de la social-démocratie a créé dans les masses. 
L'accueil qui nous est fait décèle cependant que celles-ci 
commencent à secouer le joug et que leur confiance dévote 
dans le Parti est déjà ébranlée. 

Nous avons actuellement 4 journaux et une revue men- 
suelle. Le Freie Arbeiter tire chaque semaine à plus de 
5000 exemplaires et a gagné depuis 2 ans 2000 lecteurs 
nouveaux ; il parait sur 8 pages ; — Le Révolutiondr, heb- 
domadaire également, tire à 3000 ; c'est l'organe de notre 
Fédération; pendant quelque temps, il eut pour supplément 
la Direkte Aktion, dont le nom indique les tendances ; — 
VAnarchist est mensuel et tire à 2000. Ces trois journaux, 
ainsi que la revue Freie Génération (700 exempl.) parais- 
sent à Berlin. Quant à VErkenntnisy il pariât hebdoma- 
dairement à Mannheim depuis 3 mois. 

Depuis 2 ans, les anarchistes ont publié de nombreuses 
brochures (35.000 exempl. en tout) et plus de 100.000 
feuilles volantes. 

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— 30 — 

Inutile de dire que nos rangs sont décimés par d'inces- 
santes persécutions gouvernementales. 

Le syndicalisme révolutionnaire est encore dans les 
limbes. Peut-être la décision que le prochain Congrès 
des social-démocrates prendra au sujet des syndicats dits 
looalistes (non adhérents à leurs fédérations nationales 
de métier et déhbérément révolutionnaires) donnera-t-elle 
la première impulsion à un syndicalisme calqué sur celui 
de la Confédération générale du travail de France. 

Les anarchistes allemands sont des fédérahstes déter- 
minés. Ils ont des groupes dans la plupart des villes impor- 
tantes, et presque tous ces groupes sont maintenant entrés 
dans la Fédération anarchiste d'Allemagne. 

Lange termine en assurant que les anarchistes allemands, 
quelque grandes que soient les difficultés qu'ils ont à 
vaincre, n'abandonneront pas la lutte et combattront 
particulièrement la social- démocratie qui est devenue une 
force essentiellement contre-révolutionnaire dont les inté- 
rêts n'ont presque plus rien de commun avec ceux du 
prolétariat. La Révolution ne se fera en Allemagne que 
le jour où la puissance de la social- démocratie aura 
disparu. 



Juifs de lïondrza, 

RuDOLr Rocker. — Le mouvement anarchiste parmi 
les Juifs de l'East-End de Londres mérite d'attirer l'atten- 
tion ; il est cependant peu connu des camarades du con- 
tinent. Presque tous les Juifs londoniens sont originaires 
de la Russie occidentale, d'où les a chassés la misère et 
les persécutions. Ils sont au nombre de 120.000. 

La propagande anarchiste a été commencée parmi eux 
en 1886. Par une réaction nécessaire contre le religiosisme 
hébraïque, Tanarchisme se confondit tout d'abord avec 
l'athéisme ; ce n'est qu'un peu plus tard qu'il s'attacha à 



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— 31 — 

développer les côtés sociaux et révolutionnaires de sa 
doctrine. 

Aujourd'hui, l'influence morale des anarchistes sur les 
Juifs de TEast-End est considérable ; bien supérieure à 
celle des social-démocrates, par exemple, ou à celle des 
sionistes. Cette dernière est presque nulle. 

La Fédération des Anarchistes Juifs parlant le jeddish 
(jargon juif) a été fondée en 1904. Son organe est VArheiter 
Freundj journal hebdomadaire fondé en 1886 et devenu 
anarchiste en 1892 : il tire à 2.500 exemplaires (1). 

La Fédération possède aussi une revue mensuelle. Ger- 
minal (également en jeddish) que Rocker fonda en 1900 
et qui tire à 2000 exemplaires. 

En plus de ces périodiques, la Fédération publie de 
nombreuses brochures : 40.000 exemplaires de celles-ci 
ont été depuis 4 ans mises en circulation. 

Il existe en Angleterre 17 groupes de Juifs anarchistes. 
Sur ce nombre 10 ont leur siège à Londres (9 sont fédérés) ; 
les autres sont à Liverpool (2 groupes), Birmingham, 
Cardiff, Glasgow, Leeds, Manchester, Newcastle et Newport. 

La révolution russe a fourni aux camarades juifs l'oc- 
casion de développer leur activité. Beaucoup sont rentrés 
en Russie pour prendre part aux événements ; ceux qui 
ne pouvaient partir n'ont cessé de soutenir l'action révo- 
lutionnaire par des envois d'argent. 

Il y a à Londres 14 syndicats ouvriers juifs. Sur ce nombre, 
4 font partie à titre de sections juives, des trade unions 
anglaises : ils ont donc des statuts anglais. 

Les dix autres sont autonomes et ils ont des statuts 
juifs. Sur ces dix, deux seulement sont conservateurs ; les 
autres sont révolutionnaires et l'influence des anarchistes 
peut y être considérée comme prépondérante. 

Les conditions de la propagande des anarchistes juifs à 
Londres et dans toute l'Angleterre tendent à devenir beau- 

(1) UArbciter Freundest dirigé par Rocker depuis 1898. 

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— 32 — 

coup^ plus difficiles, surtout depuis que le nouvel act sur les 
étrangers a fermé en fait la porte du Royaume-Uni aux 
immigrants trop pauvres (par conséquent aux immigrants 
juifs). Dans les groupes, les mouchards se multiplient 
depuis quelque temps. Aussi la Fédération a-t-elle décidé 
de se mettre dans ses meubles. Depuis janvier 1906, elle a 
loué un immeuble pour une durée de 21 ans et elle y a 
installé un club et une imprimerie, ce qui lui permet 
d'échapper aux tracasseries de la police' internationale. 

Hussie. 

N. RoQDAÊFP. — Les premiers groupes anarchistes russes 
n*ont pas plus de cinq ans de date : c'étaient ceux de 
Bielostock, d'Odessa et d'autres villes de la Russie méri- 
dionale. Ces groupes ont peu à peu poussé des racines au 
sein de la classe ouvrière ; c'est dire qu'ils admettent les 
principes de la lutte de classes. Le groupe d'Ekatérinoslav, 
un des plus puissants de tous, est même purement ouvrier. 

Une bonne cinquantaine de groupes existent actuelle- 
ment. Mais la vie de la plupart est intermittente ; il serait 
difficile qu'il en fût autrement. Ces groupes sont répandus 
sur toute la surface du territoire russe ; il y en a jusque 
dans l'Oural et le Caucase. Dans les gouvernements de 
Tchernigov et de Koutaïs, il y a des groupes de paysans 
anarchistes. Il existe enfin des groupes dans l'armée pour 
la propagande parmi les soldats. 

On remarque parmi les anarchistes russes deux courants 
principaux- Le premier est le courant syndicaliste : les 
eamarades qui en font partie ont fondé des syndicats de 
sans-travail dont l'objectif est d'obliger le gouvernement 
à donner du travail et qui emploient l'action directe. Le 
second est le courant antisyndicaliste: les camarades de 
ce courant sont partisans de l'organisation, mais seule- 
ijient entre anarchistes ; ils ne croient pas au mouvement 
ouvrier ni à la lutte de classes. 



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— i3 — 

Le martyrologe anarchiâte est énorme. Encore est-on 
loin de connaître toutes les victimes. 

La littérature de propagande est extrêmement abon- 
dante. Elle consiste soit en traductions, soit en œuvres ori- 
ginales. 

Sefbie. 

PiESBx MouGKiTCH. — En août 1905, quelqtïes cama- 
rades serbes, étudiants et ouvriers, fondèrent à Belgrade 
un groupe anarchiste-communiste. Ils essayèrent de faire 
paraître un journal, Pain et Liberté, mais celui-ci, qui était 
bi-mensuel, di^arut au troisième numéro par suite du 
manque d'argent et du boycottage suscité par les social- 
démocrates. 

En janvier 1907, le groupe se reconstitua. La Xwtte ou- 
vrière fut publiée hebdomadairement et atteignit son 
17® numéro ; la publication dut en être abandonnée, les 
camarades, cette fois encore, se trouvant sans argent. 
Mais l'agitation n'a pas cessé depuis lors. 

Les anarchistes essaient d'implanter les idées syndicalistes 
révolutionnaires dans les syndicats fondés par les social- 
démocrates. 

Nous espérons, pour nos prochaines tentatives, que les 
camarades de l'extérieur nous appuieront de leur mieux. 

Italie. 

Erbico Malatbsta. — Quelques mots brefs sur le mou- 
vement anarchiste italien. Celui-ci traverse une crise, tout 
à fait semblable à celle qui a frappé le parti socialiste italicH. 
Les camarades se divisent en organisateurs et anti-organi- 
sateurs d'une part, en syndicalistes et anti-syndicaîistes- 
de l'autre. 

Malgré tout, le mouvement, s'il subit un temps d'arrêt 
sous l'effet des discordes intérieures, a conservé sa force : 



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— 34 — 

elle est grande dans le Nord et dans le Centre où les jour- 
naux abondent ; elle est beaucoup moindre dans le Sud. 
Le prolétariat italien a toujours eu du goût pour Faction 
révolutionnaire ; aussi est-il douteux que le Parti socialiste, 
organisé à la manière allemande, parvienne à l'amener au 
parlementarisme ; il est d'ailleurs divisé en fractions di- 
verses dont l'une, si elle est logique, viendra à l'anarchisme 
(c'est celle qui se dit syndicaliste et anti-étatiste); les anar- 
chistes ont donc devant eux beaucoup d'avenir, s'ils savent 
éviter les écueils dont la route est semée. 

Angleteti*e. 

Karl Walter. — Je n'apporte malheureusement pas sur 
l'Angleterre des renseignements bien encourageants. Il 
n'est pas possible de dire qu'il existe chez nous un mouve- 
ment anarchiste au vrai sens de ce mot. Cependant l'activité 
et même l'influence relative des petits groupes existants 
est grande. Presque tous ceux de nos camarades qui sont 
des travailleurs manuels appartiennent à une trade-union 
(syndicat), mais à l'exception de quelques-uns (Turner, 
par exemple), ils n'y sont guère influents. 

Le syndicahsme révolutionnaire a fait son apparition 
avec la Voice of Labour^ de John Turner. Mais à ce sujet, les 
camarades sont divisés sur la marche à suivre. Les uns, 
avec Turner, pensent qu'il faut agir dans le sein des trade- 
unions existantes ; les autres veulent créer des unions 
révolutionnaires. Ces derniers ont créé récemment V Union 
of Direct Actionnist qui a groupé huit petits syndicats. 

A Londres paraît mensuellement depuis 1886 le journal- 
revue Freedom qui est tiré à 2.000 exemplaires et auquel 
nos idées sont redevables pour une grande part de n'avoir 
pas tout à fait disparu de la Grande-Bretagne. 

La séance est levée à minuit. 



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— 36 — 

QUATRIÈME SÉANCE 

Mardi 27 août. — Séance du matin. 

Il est neuf heures environ quand s'ouvre la séance 
RuDOLï Lâkoe est nommé président du congrès, avec 
Christian Gobn^lissen et R. db Makmakdb pour asses 
seurs. 

L'ordre du jour appelle la discussion de la question : 
Syndicalisme et Anarchisme (1). Mais Tun des rapporteurs, 
le camarade John Turner, n'étant pas encore arrivé (2), 
le Congrès décide de discuter en premier lieu la question : 
Anarchisme et Organisation. La parole est donnée à Amédée 
Dunois, rapporteur. 

AmAdâb Dunois. — Le temps n'est pas loin derrière 
nous où la majeure partie des anarchistes était opposée 
à toute pensée d'organisation. Alors, le projet qui nous 
occupe eut soulevé parmi eux des protestations sans nom- 
bre et ses auteurs se fussent vus soupçonnés d'arrière 
pensées rétrogrades et de visées autoritaires. 

C'était le temps où les anarchistes, isolés les uns des 
autres, plus isolés encore de la classe ouvrière, semblaient 

(1) « Lorsque dans le courant de mars, nous formâmes à Paris un 
groupe d'études en vue du congrès d'Amsterdam, un de nos pre- 
miers soins fut de demander qu'on inscrivît, à Tordre du jour les 
questions du syndicalisme et de la grève générale atKtrU celle de 
rcnrganisation. Nous voulions faire comprendre par là que nous 
attribuions aux nyndicats, organes essentiels du mouvement 
ouvrier, plus d'importance encore qu'aux groupes anarchistes. 
Lee camarades hollandais firent droit à notre demande, et c'est 
ainsi que le syndicalisme et la grève générale figiiràrent en tête de 
l'ordre du jour du congrès. Mais des raisons de pure opportunité 
inclinèrent le congrès à discuter en premier liea la question de 
l'organisation. » (A. Dunois, Le Réveil de Genève, n9 212). 

(2) Turner, retenu contre toute attente par une conférence 
syndicale, ne put venir à Amsterdam. 



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— 36 — 

avoir perdu tout sentiment social ; où ranarchisme, avec 
ses incessants appeb à la réforme de l'individu, apparais- 
sait à beaucoup comme le suprême épanouissement du 
vieil individualisme bourgeois. 

L'action individuelle, « l'initiative individuelle » était 
censée suffire à tout. On tenait généralement pour négli- 
geables l'étude de l'économie, des phénomènes de la pro- 
duction et de l'échange, et même certains des nôtres 
déniant toute réalité à la lutte de classe, ne consentaient 
à voir dans la société actuelle que des antagonismes d'opi- 
nions auxquels la« propagande » consistait justement à pré- 
parer l'individu. 

En tant que protestation abstraite contre les tendances 
opportunistes et autoritaires de la social- démocratie, 
l'anarchisme a joué depuis vingt-cinq ans un rôle considé- 
rable. Pourquoi, au heu de s'en tenir là, a-t-il essayé 
de construire, en face du socialisme parlementaire, une 
idéologie qui lui appartint en propre? Dans ses auda- 
cieuses envolées, cette idéologie a trop souvent perdu de 
vue le terrain sohde de la réahté et de l'action pratique et, 
trop souvent aussi, a fini par atterrir, qu'elle le voulut ou 
non, aux rives désolées de l'individualisme. C'est ainsi 
qu*on en vint parmi nous à ne plus concevoir l'organisa- 
tion que sous des formes inévitablement oppressives pour 
« l'individu » et à repousser systématiquement toute action 
collective. Cependant, sur cette question de l'organisation 
qui, précisément, nous occupe, une évolution significative 
est en voie de s'accomplir. Sans nul doute, cette 
évolution particulière doit être rattachée à l'évolution 
générale que l'anarchisme a subie en France depuis quelques 
années. 

En nous mêlant plus activement (Qu'autrefois au mouve- 
ment ouvrier, nous avons franchi la distance séparant 
l'idée pure, qui si aisément se transforme en dogme 
inviolable, de la vivante réalité. Nous nous sommes de 
moins en moins intéressés à nos abstractions d'antan et 



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— 37 — 

de plus en plus au mouvement pratique, à Taction : le 
syndicalisme, T antimilitarisme ont pris chez nous la pre- 
mière place. L'anarchisme nous apparaît beaucoup moins 
sous Taspect d'une doctrine philosophique et morale que 
comme une théorie révolutionnaire,que comme un programme 
concret de traffsformation sociale. Il nous suffit de voir 
en lui Pexpression théorique la plus parfaite des tendan- 
ces du mouvement prolétarien. 

L'organisation anarchiste soulève encore des objections. 
Mais ,ces objections sont fort différentes, selon qu'elles 
émanent des individualistes ou des syndicalistes. 

Contre les premiers, il suffit d'en appeler à l'histoire de 
Tanarchisme. Celui-ci est sorti, par voie de développement, 
du « collectivisme » de l'Internationale, c'est-à-dire, en 
dernière analyse, du mouvement ouvrier. Il n'est donc 
pas une forme récente, la plus perfectionnée, de l'indivi- 
dualisme, mais une des modaUtés du socialisme révolution- 
naire. Ce qu'il nie, ce n'est donc pas l'organisation ; tout 
au contraire, c'est le gouvernement, avec lequel, nous dit 
Proudhon, l'organisation est incompatible. L'anarchisme 
n'est pas individualiste ; il est fédéraliste, « association- 
niste »,au premier chef. On pourrait le définir : le fédéralisme 
intégral. 

Au reste, on ne voit pas comment une organisation 
anarchiste pourrait nuire au développement individuel 
de ses membres. Personne en effet ne serait tenu d'y entrer, 
ni même, y étant entré, de n'en pas sortir. 

Les objections élevées d'un point de vue individualiste 
contre nos projets d'organisation anarchiste ne résistent 
pas à l'examen : elles se retourneraient tout aussi bien 
contre toute forme de société. Celles des syndicalistes ont 
plus de solidité. Arrêton»^nous y un instant. 

L'existence d'un mouvement ouvrier d'orientation 
nettement révolutionnaire est actuellement en France, le 
grand fait auquel risque de se heurter, sinon de se briser, 
toute tentative d'organisation anarchiste ; et ce grand 

2 



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— se- 
rait historique nous impose certaines précautions aux- 
quelles ne sont plus tenus, j'imagine, nos camarades des 
autres pays. 

— Le mouvement ouvrier vous offre, nous dit-on, uii 
champ d'action à peu près ilUmité. Tandis que vos grou- 
' pements d'opinion, petites chapelles où ne pénètrent que 
des fidèles, ne peuvent espérer grossir indéfiniment leurs 
effectifs, l'organisation syndicale, elle, ne désespère pas 
d'arriver à contenir, dans ses cadres souples et mobiles, 
le prolétariat tout entier. 

Or, continue -t-on, c'est à l'union ouvrière qu'est votre 
place d'anarchistes, et là seulement. L'union ouvrière 
n'est pas simplement une organisation de lutte, c'est eUe le 
germe vivant de la société future, et celle-ci sera ce que 
nous aurons fait le syndicat. La faute, c'est de rester entre 
initiés, à remâcher toujours les mêmes problèmes de doc- 
trine, à tourner sans fin dans le même cercle de pensée. 
Sous aucun prétexte, il ne faut se séparer du peuple, car 
si arriéré, si borné que soit encore le peuple, c'est lui — et, 
non l'idéologue, — le moteur indispensable de toute révo- 
lition. Avez-vous donc, comme les social-démocrates, 
des intérêts différents de ceux du prolétariat à faire valoir 
— intérêts de parti, de secte ou de coterie? — Est-ce au 
prolétariat de venir à vous, où bien à vous d'aller à lui pour 
vivre de sa vie, gagner sa confiance et l'exciter, par la 
parole et par l'exemple, à la résistance, à la révolte, à la 
révolution ? — 

Je ne vois pas pourtant que ces objections vaillent contre 
nous. Organisés ou non, les anarchistes (j'entends ceux 
de notre tendance, qui ne séparent pas l'anarchisme du 
prolétariat) ne prétendent pas au rôle de « sauveurs 
suprêmes ». Convaincus de longue date que Témancipation 
des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes 
eu ne sera pas, nous assignons volontiers au mouvement 
ouvrier la première place dans l'ordre de l'action. C'est 
dire que, pour nous, le syndicat n'a pas à ne jouer qu'un 



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' 39 — 

rôle purement corporatif, platement professionnel, comme 
l'entendent les guesdistes et, avec eux, quelques anarchistes 
attardés à des formules surannées. Le temps du corpora- 
ratisme est passé : ce fait a pu contrarier à l'origine les 
conceptions qui lui étaient antérieures ; nous l'acceptons, 
nous, avec toutes ses conséquences. — Notre rôle donc, 
à nous anarchistes qui pensons être la fraction la plus 
avancée, la plus audacieuse et la plus affranchie, de ce 
prolétariat militant organisé dans les syndicats, c'est d'être 
toujours à ses côtés et de combattre, mêlés à lui, les mêmes 
batailles. Loin de nous l'inepte pensée de nous isoler dans 
nos groupes d'études ; organisés ou non, nous resterons 
fidèles à notre mission d'éducateurs, d'excitateurs de la 
classe ouvrière. Et si aujourd'hui nous croyons devoir 
nous grouper entre camarades, c'est, entre autres raisons, 
pour conférer à notre activité syndicale le maximum de 
force et de continuité. Plus nous serons forts, et nous ne 
serons forts qu'en nous groupant, plus forts aussi seront les 
courants d'idées que nous pourrons diriger à travers le 
mouvement ouvrier. 

Mais nos groupes anarchistes devraient-ils se borner à 
parfaire l'éducation des miUtants, à entretenir en eux la 
sève révolutionnaire, à leur permettre de se connaître et 
de se rencontrer ? N'auraient-ils pas à exercer directement 
une activité propre ? — Nous pensons que si. 

La révolution sociale ne peut être l'œuvre que de la 
masse. Mais toute révolution s'accompagne nécessairement 
d'actes qui par leur caractère — en quelque sorte technique 
— ne peuvent être le fait que d'un petit nombre, de la 
fraction la plus hardie et la plus instruite du prolétariat 
en mouvement. Dans chaque quartier, chaque cité, chaque 
région, nos groupes formeraient, en période révolution- 
naire, autant de petites organisations de combat, destinées 
à l'accomplissement des mesures spéciales et déhcates 
auxquelles la grande masse est le plus souvent inhabile. 

Mais l'objet essentiel et permanent d'un groupe, ce 



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— do- 
serait, j*y arrive enfin, la propagande anarchiste. Oui, 
nous nous unirions avant tout pour propager nos concep- 
tions théoriques, nos méthodes d'action directe et de fédé- 
ralisme. Jusqu'ici la propagande s'est faite individuelle- 
ment. La propagande individuelle a donné des résultats 
fort appréciables jadis, mais il faut bien avouer qu'il n'en 
est plus ainsi aujourd'hui. 

Depuis plusieurs années, une sorte de crise a frappé 
l'anarchisme. Le manque, presque complet, d'entente 
et d'organisation entre nous est pour beaucoup dans cette 
crise. Les anarchistes, en France, sont en très grand nom- 
bre. Dans l'ordre théorique, ils sont déjà bien divisés ; 
dans l'ordre pratique, ils le sont plus encore. Chacun agit 
à sa guise et à son heure. Les efforts individuels, pour 
considérables qu'ils soient, se dispersent et se gaspillent 
souvent en pure perte. Il y a des anarchistes partout : 
ce qui manque, c'est un mouvement anarchiste ralliant, 
sur un terrain commun, toutes les forces qui, jusqu'à ce 
jour, bataillèrent isolément. 

Ce mouvement anarchiste sortira de notre action' com- 
mune, de notre action concertée, coordonnée. Inutile de 
dire que l'organisation anarchiste n'aurait pas la préten- 
tion d'unir tous les éléwients qui se réclament, bien à 
tort parfois, de l'idée d'anarchie. Il suffirait qu'elle grou- 
pât, autour d'un programme d'action pratique, tous les 
camarades acceptant nos principes et désireux de travailler 
avec nous. 

Georges Thonae. — Je m'associe à tout ce qui vient 
d'être dit par Dunois sur la question de l'organisation 
et je renonce à la parole, mais non sans avoir au préalable 
fait une déclaration. 

Hier, nous avons terminé par un wte la longue discus- 
sion élevée sur la proposition de Domela Nieuwenhuis. 
J'ai pris part à ce vote, bien que je sois l'adversaire de 
tout scrutin, parce qu'il m'a paru que la question discutée 



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41 



était sans importance. Beaucoup ici étaient sûrement 
dans mon cas. Je demande tout simplement au Congrès 
de déclara aujourd'hui qu'il a agi déraisonnablement et 
que» dans la suite, il s'efforcera à plus de sagesse. 

(Les paroles de Thonar créent un léger tumulte; quelques 
congressistes applaudissent avec bruit, tandis que de^ 
vives protestations se font entendre.) 

Ebricx) Malatesta. — La question du vote, que soulève 
ici Thonar, rentre tout naturellement dans celle de l'orga-^ 
nisation que nous sommes en train de discuter. Discutons 
donc cette question du vote ; pour moi, je n'y vois nul 
inconvénient. 

Pierre Monatte. — Je n'arrive pas à comprendre ce 
qu'il y avait d'anti-anarchique, autrement dit d'autori- 
taire, dans notre scrutin d'hier. Il est absolument impos- 
sible d'assimiler le vote par lequel une assemblée décide- 
d'une question de procédure, au suffrage universel ou aux 
scrutins parlementaires. C'est à chaque instant que, dans- 
nos syndicats, nous usons du vote, et je le répète je n'y 
vois rien de contraire à nos principes anarchistes. 

Il y a des camarades qui, à propos de tout, même des^ 
choses les plus futiles, éprouvent le besoin de soulever des 
questions de principe. Incapables de comprendre l'esprit 
de notre anti-parlementarisme, ils attachent de l'impor- 
tance au simple fait de déposer un carré de papier dajis 
une urne ou de lever la main pour manifester une opinion. . 

Christian Cornélissen. — Le vote ne serait blâmable 
que s'il obUgeait la minorité. Il n'e;i est pas ainsi, et nous 
n'employons le vote que comme un moyen facile de déter- 
miner la puissance respective des diverses opinions en 
présence. » 

R. de Maemande. — Il est indispensable de recourir- 

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42 



au vote, compris de cette façon. Si nous décidons de ne 
pas voter après chaque discussion, comment ferons-nous 
pour arriver à connaître quelle est l'opinion du Congrès, 
ou en combien de courants d'opinion le Congrès se par- 
tage ? 



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— 43 — 



CINQUIÈME SEANCE 

Mardi 26 août, — Séance de Vaprès-midi, 

La parole est donnée au camarade H. Croiset, d'Ams- 
terdam, qui représente, dans le Congrès, la tendance indi- 
vidualiste. 

H. Cboisbt. — Ce qui importe avant toute autre chose, 
c'est de donner une définition de l'anarchie qui servira de 
base à mes démonstrations. Nous sommes anarchistes en 
ce sens que nous voulons instaurer un état social dans 
lequel l'individu trouvera la garantie de sa liberté intégrale, 
dans lequel chacun pourra vivre pleinement sa vie ; autre- 
ment dit, dans lequel il sera donné à l'individu de vivre 
sans restriction d'aucune sorte, toute sa vie à lui, et 
non plus comme aujourd'hui, la vie des autres, je veux dire 
la vie que d'autres lui imposent. 

Ma devise, c'est : Moi, moi, moi... et les autres ensuite ! 

Les individus ne doivent s'associer que lorsqu'il est 
démontré que leurs efforts individuels ne peuvent leur 
permettre d'atteindre isolément le but. Mais le groupe- 
ment, l'organisation, ne doit jamais, sous aucun prétexte, 
devenir une contrainte pour celui qui y est entré librement. 
L'individu n'est pas fait pour la société, c'est au contraire 
la société qui est faite pour l'individu. 

L'anarchie veut mettre chaque individu à même de 
développer librement toutes ses facultés. Or l'organisation 
a pour résultat fatal de hmiter, toujours plus ou moins, 
la hberté de l'individu. L'anarchie est donc opposée à tout 
système d'organisation permanente. Par la vaine ambition 
de devenir pratiques, les anarchistes se sont réconcihés 
avec l'organisation. C'est une pente glissante sur laquelle 
ils se sont placés là. Ils finiront un jour ou l'autre par se 



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— 44 ^ 

réconcilier avec l'autorité elle-même, — tout comme les 
social-démocrates r 

Les idées anarchistes doivent conserver leur pureté 
ancienne, plutôt que tendre à devenir plus pratiques. Retour- 
nons donc à l'ancienne pureté de nos idées î 

SiBGFBiKiy Nacht*. — Je Hé suivrai pas Croitret sur le 
terrain où i! s'est placé. Ce qui, par dessus tmit, me parait 
devoir être élucidé, ce sont les rapports entre TaiMUfchisme, 
ou plus exactement les organisations anarchistes, et les 
syndicats ouvriers. C'est pour faciliter la tâche de ces 
derniers que nous, en tant qu'anarchistes, nous devons 
constituer des groupes spéciaux de préparation et d'édu- 
cation révolutionnaire. 

Le mouvement ouvrier a une mission qui lui est propre 
et qui découle des conditions de vie faites au prolétariat 
pair la société actuelle : cette mission, c*est la conquête de 
la puissance économique, l'appropriation collective de 
toutes les sources de production et de vie. C'est à quoi 
aussi aspire l'anarchisme : mais celui-ci ne saurait y par- 
venir avec ses seuls groupements de propagande idéolo- 
gique. Pour bonne qu'elle soit, la théorie ne pénètre pas 
profondément le peuple, et c'est avant tout par l'action 
que celui-ci s'éduque. L'action, peu à peu, lui donnera 
une mentalité révolutionnaire. 

Les idées de grève générale et d'action directe exercent 
une grande séduction sur la conscience des masses ou- 
vrières. Ces masses, dans la révolution future, constituerout 
en quelque sorte, Vinfanterie de l'armée révolutionnaire. 
Nos groupes anarchistes, spécialisés dans les besognes 
techniques, en formeront, pour ainsi dire Vartillerie, 
laquelle, pour être moins nombreuse, n'est pas moins néces- 
saire que l'infanterie. , 

Georges Thonar. — Communisme et individualisme, 
dans l'ensemble de l'idée anarchiste, sont égaux et insépa- 



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— 45 — 

rables. L'organisation, l'action en commun, est indispen- 
sable au développement de Tanarchisme et n'est pas 
contradictoire avec nos prémisses théoriques. L'organisation 
est un nïoyen, et pas un principe ; mais il va de soi que, 
pour être acceptable, elle doit être constituée libertaire- 
ment. 

L'organisation a pu être inutile, au temps où nous 
n'étions qu'un très petit nombre d'anarchistes, se connais- 
sant tous et se fréquentant assidûment. Nous sommes 
devenus légion, et nous devons veiller à ce que nos forces 
ne s'éparpillent pas. Organisons- nous donc, non seulement 
pour la propagande anarchiste, mais encore et surtout 
pour l'action directe. 

Je suis loin d'être hostile au syndicalisme surtout quand 
ses tendances sont à la révolution. Mais enfin l'organisation 
ouvrière n'est pas anarchiste, et par conséquent nous ne 
serons jamais, dans son sein, absolument nous-mêmes ; 
notre activité n'y pourra jamais être intégralement anar- 
chiste. D'où la nécessité pour nous de créer des groupe- 
ments et des fédérations libertaires, fondées sur le respect 
de la Uberté et de l'initiative de tous et de chacun. 

K. VoHBYZEK. — C'est en qualité éC individualiste que 
je veux plaider la cause de l'organisation ! — Il est impos- 
sible de prétendre que l'anarchisme, du fait même de ses 
principes,ne saurait admettre l'organisation. L'individualiste 
attitré lui-même ne condamne pas radicalement l'associa- 
tion entre les individus. 

Dire, comme on le fait quelquefois : ou Stirner ou Kro- 
potkine, en opposant ainsi ces deux penseurs, c'est faire 
une erreur. Kropotkine et Stirner ne peuvent être opposés 
l'un à l'autre : ils ont exposé la même idée à des points 
de vue différents. Voilà tout. Et la preuve que Max Stirner 
n'était pas l'individualiste forcené qu'on se plait à dire, 
c'est qu'il s'est prononcé en faveur de « Torganisation ». Il a 
m5me consacré un chapitre entier à l'association des égoïstes. 



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— 46 — 

Notre organisation n'ayant aucun pouvoir exécutif 
ne sera pas contraire à nos principes. Dans les syndicats 
ouvriers» nous défendons les intérêts économiques des 
travailleurs. Mais pour tout le reste, nous devons nous 
grouper à part, créer des organisations à bases libertaires. 

Emma Goldman. — Moi aussi, je suis en principe favo- 
rable à 1-organisation. Cependant je redoute que celle-ci, 
un jour ou l'autre, ne tombe dans l'exclusivisme. ' 

Dunois a parlé contre les excès de l'individualisme. 
Mais ces excès nont rien à faire avec l'individualisme vrai, 
pas plus que les excès du communisme n'ont à faire avec 
le véritable communisme. J'ai exposé ma manière de voir 
dans un rapport dont la conclusion est que l'organisation 
tend toujours, plus ou moins, à absorber la personnalité 
de l'individu. C'est là un danger qu'il faut prévoir. Aussi 
n'accepterai- je l'organisation anarchiste qu'à une seule 
condition, c'est qu'elle soit basée sur le respect absolu de 
toutes les initiatives individuelles et ne puisse en entraver 
le jeu ni l'évolution. 

Le principe essentiel de l'anarchie, c'est V autonomie 
individuelle. L'Internationale ne sera anarchiste que si elle 
respecte intégralement ce principe. 

Pierre Ramus. — Je suis favorable à l'organisation et 
à tous les efforts qui seront faits parmi nous en ce sens. 
Pourtant il ne me semble pas que les arguments présentés 
dans le rapport de Dunois aient toute la qualité désirable. 
Nous devons nous efforcer de revenir aux principes anar- 
chistes, tels que, tout à l'heure, les a formulés Croiset, 
mais en même temps nous devons systématiquement orga- 
niser notre mouvement. En d'autres termes, il faut que 
l'initiative individuelle s'appuie sur la force de la collectivité, 
et que la collectivité trouve son expression dans l'initiative 
individuelle. Mais pour qu'il en soit pratiquement ainsi, 
nous devons garder intacts et purs nos principes fonda- 



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— 47 — 

mentaux. Au reste nous sommes loin de créer du nouveau. 
En réalité, nous sommes les successeurs immédiats de 
ceux qui, dans la vieille Association internationale des 
Travailleurs, étaient avec Bakounine contre Marx. Nous 
n'apportons donc rien de nouveau et le plus que nous pou- 
vons faire, c'est de donner à nos vieux principes une im- 
pulsion nouvelle, en favorisant partout la tendance à 
l'organisation. 

Quant au but de la nouvelle Internationale, ce ne doit 
pas être de constituer une force auxiliaire de celle dusyn- 
dicalismerévolutionnaire. Ce doit être de travailler à ia 
propagande de l'anarchisme dans son intégrité. 



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— 48 — 

SIXIEME SÉANCE 

Mardi 26 août. — Séance du soir. 



La séance est ouverte à 8 heures et demie. Un public 
nombreux se presse dans la salle et le compagnon I. I. Sam- 
son résume, à son intention, les travaux de la journée. 
Puis la parole est donnée à Malatesta qui doit parler sur 
l'organisation. 

Ereioo Malatesta. — J'ai écouté avec attention tout 
ce qui a été dit avant moi sur cette question de l'organisa- 
tion, et mon impression très nette est que ce qui nous 
divise, ce sont des mots que nous entendons de manière 
différente. Nous nous cherchons querelle sur des mots. 
Mais sur le fond même de la question je suis persuadé 
que tout le monde est d'accord. 

Tous les anarchistes, à quelque tendance qu'ils appar- 
tiennent, sont d'une certaine façon, des individualistes. 
Mais la réciproque est loin d'être vraie : tous les individua- 
listes ne sont pas, tant s'en faut, des anarchistes. Les in- 
dividualistes se divisent donc en deux catégories bien 
tranchées : les uns revendiquent, pour toutes les indivi- 
dualités humaines, la leur aussi bien que celle d'autrui» 
le droit au développement intégral ; les autres ne songent 
qu'à leur seule individualité et n'hésitent jamais à lui 
sacrifier autrui. Le tsar de toutes les Russies est de ces 
derniers individualistes-là. Nous sommes, nous, parmi les 
premiers. 

On s'écrie, avec Ibsen, que l'homme le plus puissant 
du monde, c'est celui qui est le plus seul ! — Non-sens 
énorme ! — Le D' Stockmann dans la bouche duquel Ibsen 
a mis cette maxime, n'était même pas un isolé dans toute 



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— 49 — 

la force du terme ; il vivait dans une société constituée et 
non dans Tîle de Robinson. L'homme « seul » est dans 
l'impossibilité d'accomplir la plus petite tâche utile, pro- 
ductive ; et si quelqu'un a besoin d'un maître au-dessus 
de lui, c'est bien l'homme qui vit isolé. Ce qui libère l'in- 
dividu, ce qui lui permet de développer toutes ses facultés^ 
ce n'est pas la solitude, c'est l'association. 

Pour accomplir un travail réellement utile, la coopération 
est indispensable, aujourd'hui plus que jamais. Sans doute, 
l'association doit laisser une entière autonomie aux 
individus qui y adhérent, et la fédération doit respecter 
dans les groupes cette même autonomie : Gardons-nous 
bien de croire que le défaut d'organisation soit une garantie 
de liberté. Tout démontre qu'il en est autrement. 

Un exemple : il y a deis journaux anarchistes français qui 
ferment leurs colonnes à tous ceux dont les idées, le style 
ou plus simplement la personne ont eu le malheur de déplaire 
à leurs rédacteurs habituels. Le résultat, c'est que ces 
rédacteurs sont investis d'un pouvoir personnel qui limite 
la liberté d'opinion et d'expression des camarades. Il en 
serait différemment si ces journaux, au lieu d'être la pro- 
priété personnelle de tel ou tel individu, appartenaient 
à des groupements : alors toutes les opinions pourraient 
librement y être confrontées. 

On parle beaucoup d'autorité, d'autoritarisme. Mais 
là-dessus il faudrait s'entendre. Contre l'autorité incarnée 
dans l'Etat et n'ayant d'autre but que de maintenir l'es- 
clavage économique au sein de la société, nous nous élevons 
de toute notre âme et ne cesserons pas de nous révolter. 
Mais il y a cette autorité purement morale qui découle de 
l'expérience, de l'intelligence ou du talent, et, tout anar- 
chistes que nous sommes, il n'est personne d'entre nous qui 
ne respecte cette autorité-là. 

C'est un tort que de se représenter les « organisateurs », 
les fédéralistes, comme des autoritaires ; et c'en est un au- 
tre, non moins grave, que de se figurer les « anti-organisa- 



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SQ. 



\ teurs », les individualistes, comme se condamnant déli. 
\'bérement à l'isolement 

\ Pour moi, j« le répète, la querelle entre individualistes 
«t organisateurs est une pure querelle de mots, qui ne tient 
pas devant Texamen attentif des faits. Dans la réalité 
pratique, que voyons-nous donc ? — C'est que les « indi- 
vidualistes » sont parfois mieux organisés que les « organi- 
3ateurs » pour la raison que ces derniers se bornent trop 
souvent à prêcher l'organisation sans la pratiquer. D'autre 
part, il arrive qu'on rencontre beaucoup plus d'autorita- 
risme effectif dans les groupements qui se réclament bru- 
yamment de la « liberté absolue de l'individu », que dans 
ceux que Ton regarde ordinairement comme autoritaires 
— parce qu'ils ont un bureau et prennent des décisions. 

Autrement dit, oi^anisateuns ou anti-organisateurs, 
tous s'organisent II n'y a que ceux qui ne font rien ou pas 
grand'chose qui peuvent vivre dans l'isolement et s'y com- 
plaire. Voilà la vérité ; pourquoi ne pas la reconnaître ? 

Une preuve à l'appui de ce que j'avance : en Italie tous 
les camarades qui sont actuellement dans la lutte se récla- 
ment de mon nom, les « individualistes » aussi bien que ks 
« organisateurs » et je crois bien que tous ont raison, car, 
quelles que soient entre eux les divergences théoriques, 
*t3us également pratiquent l'action collective. 

Assez de querelles de mots ; tenons-nous en aux actes ! 
Lies mots divisent et faction unît II est temps de nous 
mettre tous ensemble au travail pour exercer une influence 
effective sur les événements sociaux. Il m'est pénible de 
penser que pour arracher l'un des nôtres aux griffes de 
ses bourreaux, il a fallu que nous nous adressions à d'autres 
partis que le nôtre- Et pourtant. Ferrer ne devrait pas sa 
liberté aux francs-maçons et aux libres-penseurs bourgeois, 
si les anarchistes groupés en une Internationale puissante 
3t redoutée, avaient pu prendre eux-mêmes en mains la 
protestation universelle contre l'infamie criminelle du 
gouvernement espagnol 



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— a — 

Tâchons doDC qiH- ri2.tBrLfc^»:-:*ik £i^&rv:àis:f if^vwr.a* 
enfin une léalié. Po«r bohs mtttrt i iskèmt 6f ÎMm Tkx<- 
dément appd à tc^ns ks camaraies. p*c*i7 hitt«r cvMiîTe la 
réaction, coflUBe pomr Caipr ati'it. €D Lcnifs Twih:. d'in:i:.%- 
tive révohifkMinaîre. il faut an* r,:tre In:*maticn3le s<^:î ï 



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— 52 — 

SEPTIÈME SÉANCE 

Mercredi 28 août. — Séance du matin, 

La séance s'ouvre quelques minutes après 9 heures 
On commence par confirmer le compagnon R. Lange dans 
ses fonctions de président. Puis après que le discours de 
Malatesta a été traduit en hollandais et en allemand, il 
est donné lecture de la correspondance, et notamment d'une 
lettre du compagnon Tsumin, de Paris, s'excusant d'être 
empêché par la maladie de prendre part au Congrès. Puis 
on reprend la discussion commencée la veille sur l'Organi- 
sation anarchiste. 

Max Baqinsky. — Une grave erreur trop. souvent com- 
mise, c'est de croire que l'individualisme répudie toute 
organisation. Les deux termes, au contraire, sont insépa- 
rables. Individualisme signifie plus spécialement un effort 
dans le sens de l'affranchissement intérieur, moral, de 
l'individu ; organisation signifie association entre indivi- 
dualités conscientes en vue d'un but à atteindre ou d'un 
besoin économique à assouvir. Il importe toutefois de ne 
jamais oubher qu'une organisation révolutionnaire a 
besoin d'individualités spécialement énergiques et cons- 
cientes. 

Amédéb Dunois. — Je constate que j'avais essayé de 
faire descendre la discussion du ciel des idées abstraites et 
vagues sur la terre ferme des idées concrètes, précises, 
humblement relatives. Croiset au contraire l'a fait remonter 
au ciel, à des hauteurs métaphysiques où je me refuse à 
le suivre. 

La motion dont je propose l'adoption au congrès, ne 
s'inspire pas d'idées spéculatives sur le droit de l'individu 
au développement intégral. Elle part de considérations 



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— 63 — 

toutes pratiques sur la nécessité qu'il y a à s'organiser» à 
solidariser les effortjs de propagande et de combat. 

(Et notre camarade lit la motion dont on trouvera plus 
loin le texte légèrement amendé.) 

Christian CornAlissen. — Rien n'est plus relatif que 
le concept d'individu. L'individualité en soi n'existe pas 
dans la réalité, où nous la voyons toujours limitée par 
d'autres individualités. Les individualistes oublient trop 
ces limites de fait, et le grand bienfait de l'organisation 
sera précisément de rendre l'individu conscient de ces 
limites en l'accoutumant à concilier son droit au dévelop- 
pement personnel avec les droits d' autrui. 

^ Bbnoit Bboutchoux- — Mon expérience de militant 
révolutionnaire m'a fortement convaincu que l'organisation 
est encore le moyen le plus efficace pour empêcher ce féti- 
chisme qui s'attache trop souvent à la personne de cer- 
tains agitateurs et leur confrère une autorité de fait on 
ne peut plus dangereuse. Vous savez que nous avons, 
dans le Pas-de-Calais, une puissante organisation d'ou- 
vriers mineurs. Eh bien, on ne trouverait p^ chez nous 
la moindre trace d'autorité ni d'autoritarisme. Seuls nos 
ennemis peuvent soutenir le contraire et dénoncer, par 
exemple, dans les secrétaires de nos sections syndicales 
quelque chose comme des autorités constituées. 

O. Rijif DXB6. — Je ne suis pas, moi non plus, hostile à 
l'organisation. Du reste il n'y a pas un seul anarchiste 
qui au fond ne lui soit favorable. Tout dépend de ia ma- 
nière dont l'organisation est conçue et établie. Ce qu'il 
.convient avant tout d'y éviter, ce sont les personnalités. 
En Hollande, par exemple, la Fédération existante est 
loin de satisfaire tout le monde ; il est vrai que ceux qui ne 
l'approuvent pas n'ont qu'à n'y pas entrer. 

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— 54 — 

Emile Chapelier. — Je demande que les discours 
soient moins longs et plus substantiels. Depuis le discours 
prononcé hier soir par Malatesta, lequel a épuisé la ques- 
iu>n, on n'a pas apporté pour ou contre l'organisation, 
un seul argument nouveau. Avant de parler d'autorité 
ou de liberté, il serait bon de s'entendre sur le sens de ces 
mots. Par exemple, qu'est-ce que l'autorité ? Si c'est l'in- 
fluence qu'exercent et qu'exerceront toujours dans un 
groupement les hommes de capacité réelle, je n'ai rien 
à dire contre elle. Mais l'autorité qu'il faut à tout prix 
éviter entre nous, c'est celle qui découle de ce fait que 
certains camarades suivent aveuglément tel ou tel. C'est 
là un danger, et pour le conjurer, je demande que l'organi- 
sation qui sera créée ignore les chefs et les comités généraux. 

Emma Goldman. — Je suis, comme je l'ai déjà dit, pour 
l'organisation. Seulement je voudrais que, dans la 
motion Dunois, fut explicitement affirmée la légitimité 
de l'action individuelle, à côté de l'action collective. Je 
présente donc un amendement à la motion Dunois. 

(Goldman donne lecture de son amendement qui, accepté 
par Dunois, sera ensuite incorporé, en termes abrégés, à la 
motion de ce dernier.) 

I. I. Sam SON. — Ici, en Hollande, existe une Fédération 
de Communistes libertaires, à laquelle j'appartiens. Sans 
doute,comme le disait tout à l'heure le compagnon Rijnders, 
beaucoup de camarades ont refusé d'y adhérer. Pour des 
raisons de principes ? Non pas : pour des raisons de per- 
sonnes seulement. Nous n'excluons, n'avons jamais exclu 
personne. Nous ne nous opposons pas même à l'entrée des 
individualistes. Qu'ils viennent donc à nous, s'ils le veu- 
lent. A la vérité, je ne me dissimule pas que, quelque soit 
la forme de l'organisation, ils s'y conduiront toujours en 
mécontents. Ce sont des mécontents par nature et il n'y a 
pas trop à s'émouvoir de leurs critiques. 



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— 55 — 

K. VoHEYZBK. — La motion Dunois ne disant rien sur 
le caractère que doit revêtir l'organisation anarchiste, je 
demande qu'elle soit complétée par une adjonction pré- 
cisant ce caractère, adjonction que Malatesta a bien voulu 
signer avec moi. 

(Vohryzek lit cette adjonction qu'on trouvera plus loin.) 

La discussion est close. On va passer au vote sur les 
motions déposées. Il y en a deux : la première est celle de 
Dunois, légèrement amendée par Goldman et complétée 
par Vohryzek et Malatesta ; la seconde est celle du ca- 
marade Pierre Ramus. 

Motion Dunois : (1) 

Les anarchistes réunis à Amsterdam le 21 août 1907, 

Considérant que les idées d^ anarchie et d'organisation, 
loin d'hêtre incompatibles^ comme on Va quelquefois prétendu, 
se complètent et s'éclairent Vune Vautre, le principe même 
de Vanarchie résidant dans la libre organisation des produc- 
teurs ; 

Que Vaction individuelle, pour importante qu'elle soit, 
ne saurait suppléer au défaut d'action collective, de mouve- 
ment concerté ; pas plus que l'action collective ne saurait 
suppléer au défaut d'initiative individuelle ; (2) 

Que Inorganisation des forces militantes assurerait à la 
propagande un essor nouveau et ne pourrait que hâter la 
pénétration dans la classe ouvrière des idées de fédéralisme 
et de révolution ; 

Que Vorganisation ouvrière, fondée sur Videntité des in- 
térêts, n^exclut pas une organisation fondée sur Videntité 
des aspirations et des idées ; 

(1) Le texte de cette motion a été quelque peu altéré dans 
l'édition française des Résolutions approuvées far le congrès 
anarchiste tenu à Amsterdam. Nous le donnons ici tel qu'il fut 
rédigé et voté. 

(2) La proposition soulignée résume l'amendement d'Emma 
Goldman. 



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— 66 — 

Sont d^<wi$ que le$ camarades de tous les pays mettent 
4 V ordre du jour la création de groupes anarchistes et la 
fédération des groupes déjà créés. 

Adjonction Vohryzek-Ma.iatesta : 

La Fédération anarchiste est une association de groupes 
■et d^individus où personne ne peut imposer sa volonté ni 
•amoindrir ^initiative d^ autrui. Vis-à-vis de la société 
actuelle^ elle a pour but de changer toutes les conditions 
morales et économiques et, dans ce sens, elle soutient la 
luMe par tous les moyens adéquats. (1) 

Motion Pierre Ramtts : 

Le Congrès anarchiste d^ Amsterdam, propose aux groupes 
de tous les pays de s^unir en fédérations locales et régionales, 
diaprés les diverses divisions géographiques. 

Nous déclarons que notre proposition s^inspire des prin- 
cipes mêmes de Vanarchisme, car nous ne voyons pas la 
possibilité de Vinitiative et de V activité individuelle en dehors 
du groupement, lequel, constitué selon nos vœux, fournira 
seul un terrain pratique à la libre expansion de chaque in- 
dividualité. 

L'organisation fédérative est la f^rme qui convient le 
mieux au prolétariat anarchiste. Elle unit les groupes exis- 
tants en un tout organique qui . s^ accroît par l'adhésion de 
groupes nouveaux. Elle est anti-autoritaire, n'admet aucun 
pouvoir législatif central à décisions obligatoires pour les 
groupes et individus^ ceux-ci ayant un droit reconnu à se dé- 
velopper librement dans notre mouvement commun et à agir 
dans le sens anarchiste et économique sans aucun ordre ou 
empêchement. La fédération n'exclut aucun groupe et chaque 
groupe est libre de se retirer et de rentrer en possession des 
fonds versés, quand il le juge nécessaire. 

Nous recommandons en outre aux compagnons de se grou- 
per selon les besoins et nécessités de leur mouvement respectif, 
et aussi de ne pas perdre de vue que la force du mouvement 

(1) Même observation que pour la motion Dunois. 



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— 57 — 

anarchiste, national et international, dépend de sa constita- 
tion sur des bases internationales, les moyens d* émancipation 
ne ponçant dériver que d^une action internationale concertée. 
Compagnons de tous les pays, organisez-çous en groupes 
autonomes et unissez-vous en une fédération internationale r 
r Internationale anarchiste. 

Lecture de ces motions ayant été donnée en français^ 
hollandais et allemand, il est passé au vote. 

La motion Dunois obtient 46 voix ; l'adjonction Voh- 
ryzek 48. A la contre-épreuve, une seule main se lève contre 
la motion,aucune contre l'adjonction qui réunit ainsi l'una- 
nimité des suffrages. 

La motion Ramus est ensuite mise aux voix : elle réunît 
13 pour et 17 contre. Beaucoup de congressistes déclarent 
s'abstenir pour la raison que la motion Ramus n'ajoute 
rien à celle qui vient d'être votée. 

Le compte- rendu de Pages libres, que nous avons déjà 
cité, a souligné ainsi l'importance du vote émis par 
le Congrès : 

« Cette résolution d'Amsterdam, y est-il dit, n'est pas 
tout à fait sans importance : désormais, il ne sera plus 
possible à nos adversaires social-démocrates d'invoquer 
notre vieille haine de toute espèce d'organisation pour 
nous bannir du socialisme sans autre forme de procès. 
Le légendaire individualisme des anarchistes a été tué 
pubUquement à Amsterdam par les anarchistes eux-mêmes, 
et toute la mauvaise foi de certains de nos adversaires ne 
saurait parvenir à le ressusciter ». 

On remarquera toutefois que dans les discussions pré- 
cédentes, aussi bien que dans les motions déposées, il n'a 
été traité jusqu'ici de l'organisation qu'au seul point de 
vue théorique. Restaient à prendre des décisions d'un 
caractère pratique ; restait à créer l'Internationale anar- 
chiste. Ce fut l'œuvre de la séance suivante. 



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58 



HUITIÈME SÉANCE 

Mercredi 28 aoûi. — Séance de V après-midi. 

Cette séance est privée. La presse a été avisée qu'elle 
ne serait pas admise et ne se présente pas. En dehors des 
congressistes — dont l'appel se fait par nationalités pour 
éviter les intrus, — il n'y a dans la salle qu'un très 
petit nombre d'auditeurs, entre autres Fritz Kater, pré- 
sident de l'Union libre des syndicats allemands, qui suit 
depuis- deux jours, au banc des délégués allemands, les 
séances- du Congrès, — et quelques camarades d'Amster- 
danb connus des organisateurs. 

Dès le début de la séance, la commission d'organisation 
du Congrès présente son rapport financier. Il en résulte 
que les dépenses ont de beaucoup dépassé les dépenses et 
«fu'on prévoit un déficit d'environ 250 francs. Après un 
hre( échange de vues, on décide qu'une collecte sera faite 
on fin de séance parmi les congressistes et qu'un appel 
à la solidarité des camarades de tous les pays sera adressé 
£9 plus tôt possible par le trésorier du Congrès ( J.-L.Bruljn) 
à^ tous les journaux se réclamant de l'anarchisme. 

Le Congrès ayant décidé que le compte-rendu dp cette 
séance ne pourrait être publié d'une manière détaillée, 
BOUS devons nous borner à un aperçu rapide. Tout le monde 
était d'accord sur l'utilité d'établir, entre les anarchistes, 
des relations internationales ; mais sur la meilleure ma- 
nière d'établir ces relations, les opinions divergeaient 
quelque peu. Un très grand nombre de délégués inter- 
vinrent dans la discussion. Ce sont : les camarades Georges 
Thonar, Henri Fuss, Chapelier, Malatesta, Fabbri, Cecca- 
relli, Monatte, Zielinska, Marmande, Broutchoux, Walter, 
Wilquet, Ramus, Goldman et Baginsky, Nacht, Samson 
et Cornélissen, RogdaëfT, Vohryzek, Lange et Friedeberg, 



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.- 59 — 

Trojtab demanda que l'Internationale fut composée 
de fédérations nationales ou régionales groupant chacune 
un certain nombre de sections locales; les fédérations 
correspondraieçit entre elles directement, par l'intermé- 
diaire de personnes sûres. A quoi H, Fusa répondit que 
le Congrès, sans entrer dans tous ces détails, devait se bor- 
ner à créer un bureau de correspondance chargé de relier 
les divers mouvements nationaux. Vohbyzbk posa cette 
.c[uestion: Recevra-t-on l'adhésion des individus isolés? 
et demanda que ceux-ci ne pussent être admis que sur 
présentation. Nacht soutint cette idée que les délégués des 
organisations existantes devaient commencer par s'en- 
tendre entre eux et présenter ensuite au Congrès un projet 
ferme d'Intemationale- 

Lange propose la création à Londres d'un. Bureau inter- 
national de correspondance de cinq membres, chargé de 
servir d'intermédiaire entre les groupes, et cette propo- 
sition fut, comme on le verra, adoptée par le Congrès. Puis 
Fbiedebebg demanda que le Bureau se tint en communi- 
cation permanente avec les groupes et constituât, avec 
les journaux et les rapports écrits qu'il en recevrait, les 
archives de l'anarchisme international. 

Embca Golpman s'éleva contre l'idée . du Bureau de cor- 
respondance. Les dépenses qu'occasionnerait ce bureau, 
pensait-elle, seraient beaucoup mieux employées à la 
publication d'un Bulletin international, dont, au reste, les 
camarades d'Amérique s'engageaient à faire les frais. A 
quoi GoBNÉLissEN répUqua que ce Bulletin lui semblait 
en effet de la plus réelle utilité, mais que nul n'était mieux 
placé pour le publier que le Bureau international. 

A un certain moment, le président Lange fit connaître 
qu'un certain nombre de propositions concrètes avaient 
été déposées sur le bureau au cours de la discussion. Ces 
propositions émanaient des camarades Vohryzek, Mar- 
mande, Friedeberg, Lange, Nacht, Fabbri, Fuss, Brout- 
choux et Samson, et loin d'être incompatibles se com- 



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— 60 — 

plétaient Tune l'autre. Alors quelqu'un proposa la fusion 
en une seule de toutes ces propositions et la séance fut 
suspendue à cet effet. 

Elle fut reprise au bout d'une demi-heure. Vohryzek, 
Marmande, Friedeberg et les autres s'étaient mis d'accord 
sur le texte suivant qui, soumis aussitôt à la ratification 
du Congrès, recueillit 43 voix contre 6. (1) 

Les anarchistes (fédérations , groupes représentés et in- 
dividus) réunis à Amsterdam^ déclarent que V Internationale 
anarchiste est constituée. 

Elle est formée des organisations déjà existantes^ des groupes 
et des camarades isolés qui y adhéreront ultérieurement. 

Les indii^idusy groupes et fédérations restent autonomes. 

Un Bureau international est institué. Il sera composé 
de 5 membres. 

Pour le cas où Vun des membres du B. I. se trouverait dans 
V impossibilité absolue de remplir son mandat, les autres 
membres auront, d^un accord unanime, à le remplacer par 
un autre camarade. 

Le Bureau a pour tâche de créer des archives anarchistes 
internationales accessibles aux camarades. 

Il entre en rapports avec les anarchistes des différents 
pays, soit directement, soit par l'intermédiaire de 3 camarades 
choisis par les fédérations ou groupes des pays intéressés. 

Pour faire partie de V Internationale à titre individuel, 
les camarades devront avoir été identifiés soit par une orga- 
nisation, soit par le Bureau, soit encore par des camarades 
connus du Bureau. 

Les frais du Bureau et des archives seront couverts par 
les fédérations, groupes et individus adhérents. 

(1) Nous donnons le texte publié officiellement par le Bureau 
International. Il est suivi dans la brochure éditée par celui-ci 
d'un alinéa qui n'a pas été, croyons-nous, soumis au Congrès : 
« Que de chaque publication (journaux et brochures) il soit envoyé 
trois exemplaires au bureau international (archives) qui s'en 
servira au besoin pour les mettre à la disposition des groupes ou 
des individualités qui en auraient besoin à titre de document. » 



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,— 61 — 

De leur côté, Baginski, E Goldman et Ramus présen- 
tèrent la motion suivante qui ne recueillit que 4 voix : 

Le Congrès international anarchiste déclare V Interna- 
tionale constituée. Celle-ci est dépourvue de tout office central. 
Son fonctionnement est assuré de la manière suivante : les 
fédérations^ groupes et mouvements de tendance anarchiste 
de chaque pays éliront individuellement ou collectivement 
deux correspondants dont les noms et adresses seront publiés 
dans chaque numéro des périodiques anarchistes interna- 
tionaux. Ces correspondants se tiendront, conformément 
aux instructions de leurs groupes ou fédérations, en contact 
constant avec les correspondants des autres pays, La publi- 
cation d'un Bulletin international est résolue (1). 

Ainsi fut constituée cette Internationale anarchiste que 
de nombreux camarades, en Hollande, en Belgique, en 
Allemagne et en Bohême, appelaient depuis longtemps 
de leurs vœux ! A la proclamation du scrutin, les applau- 
dissements éclatèrent unanimes (2). Il était sept heures et 
la séance fut levée, tandis que de toutes les poitrines 
montait le chant de V Internationale, 

(1) Traduit sur le texte italien publié par Luigi Fabbri dans 
le Pensiero, de Rome. 

(2) Voici comment notre ami Malatesta qu'on peut considérer 
comme le plus ancien champion de Torganisation et de Faction collec- 
tive à jugé dans les Temps Nouveaux, de Paris, (28 septembre 1907) 
l'institution de l'Internationale : « Ce n'est en réahté qu'un hen 
moral, une affirmation du désir de solidarité et de luttes com- 
munes. Mais c'est aussi ce qui importe le plus. 

« Gomme organe matériel, on a nommé un bureau de corres- 
pondance pour faciliter les relations entre les adhérents et consti- 
tuer les archives du mouvement anarchiste qui resteront à la 
disposition des camarades. Mais cela n'a, selon moi, qu'une impor- 
tance moindre. 

♦ L'important, je le répète, c'est le désir de lutter ensemble et 
l'intention de se tenir en relation pour n'avoir pa3 à se chercher 
quand il arrive le moment d'agir, ave 3 le risque que le moment 
passe avait qu'on se soit trouvés. » 



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^ 62 — 

NEUVIEME SÉANCE ' 

Mercredi 28 août — Séance du soir. 

La vaste salle de Plancius est littéralement comble 
quand, à 9 heures, Lange déclare ouverte la séance. L'ordre 
du jour appelle la discussion de la question suivante : 
Syndicalisme et Anarekisme. Le camarade Pierre Monatte, 
de Paris, membre du comité de la Confédération générale 
du travail, a la parole en qualité de premier rapporteur. 

PiBRRB Monatte. — Mon désir n*est pas tant de vous 
donner un exposé théorique du syndicalisme révolutionnaire 
que de vous le montrer à l'œuvre et, ainsi, de faire parler 
les faits. Le syndicalisme révolutionnaire, à la différence du 
socialisme et de Fanarchisme qui l'ont précédé dans la car- 
rière, s'est affirmé moins par des théories que par des actes, 
et c'est dans l'action plus que dans les hvres qu'on doit 
l'aller chercher. 

Il faudrait être aveugle pour ne pas voir tout ce qu'il y a 
de commun entre l'anarchisme et le syndicalisme. Tous les 
deux poursuivent l'extirpation complète du capitalisme 
et du salariat par le moyen de la révolution sociale. Le syn- 
dicalisme, qui est la preuve d'un réveil du mouvement 
ouvrier, a rappelé l'anarchisme au sentiment de ses origines 
ouvrières ; d'autre part, les anarchistes n'ont pas peu con- 
tribué à entraîner le mouvement ouvrier dans la voie révo- 
lutionnaire et à populariser l'idée de l'action directe. Ainsi 
donc, syndicalisme et anarchisme ont réagi l'un sur l'autre, 
pour le plus grand bien de l'un et de l'autre. 

Cest en France, dans les cadres de la Confédération 
générale du travail, que les idées syndicalistes révolution- 
naires ont pris naissance et se sont développées. La Confé- 
dération occupe une place absolument à part dans le mou 
vement ouvrier international. C'est la seule organisation 



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— 63 — 

qui tout en se déclarant nettement révolutionnaire, soit 
sans attaches aucunes avec les partis politiques/même les 
plus avancés. Dans la plupart des autres pays que la France, 
la social- démocratie joue les premiers rôles. En France, 
la C. G. T. laisse loin derrière elle, par la force numérique 
autant que par Tinfluence exercée, le Parti socialiste : elle 
prétend représenter seule la classe ouvrière, et elle a 
repoussé hautement toutes les avances qui lui ont été faites 
depuis quelques années. L'autonomie a fait sa force et 
elle entend demeurer autonome. 

Cette prétention de la C. G. T., son refus de traiter avec 
les partis, lui a valu de la part d'adversaires exaspérés, le 
qualificatif d'anarchiste. Aucun cependant n'est plus faux. 
La C. G. T., vaste groupement de syndicats et d'unions 
ouvrières, n'a pas de doctrine officielle. Mais toutes les doc- 
trines y sont représentées et y jouissent d'une tolérance 
égale. Il y a dans le comité confédéral un certain nombre 
d'anarchistes ; ils s'y rencontrent et y collaborent avec des 
sociahstes dont la grande majorité — il convient de le noter 
au passage — n'est pas moins hostile que ne le sont les 
anarchistes à toute idée d'entente entre les syndicats et 
le parti sociahste, 

La structure de la C. G. T. mérite d'être connue. A la 
différence de celle de tant d'autres organisations ouvrières, 
elle n'est ni centralisatrice ni autoritaire. Le comité confé- 
déral n'est pas, comme l'imaginent les gouvernants et les 
reporters des journaux bourgeois, un comité directeur, unis- 
sant dans ses mains le législatif et l'exécutif : il est dépourvu 
de toute autorité. Le G. G. T. se gouverne de bas en haut 4 
le syndicat n'a pas d'autre maître que lui-même ; il est 
libre d'agir ou de ne pas agir; aucune volonté extérieure à 
lui-même n'entravera ou ne déchaînera jamais son activité. 

A la base donc de la Confédération est le syndicat. Mais 
celui-ci n'adhère pas directement à la Confédération ; il ne 
peut le faire que par l'intermédiaire de sa fédération cor- 
porative, d'une part, de sa Bourse du travail, d'autre part. 



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64 



CTest runion des fédérations entre elles et l'union des bourses 
qui constituent la Confédération. 

La vie confédérale est coordonnée par le comité confé- 
déral formé à la fois par les délégués des bourses et par ceux 
des fédérations.A côté de lui fonctionnent des commissions 
prises dans son sein. Ce sont la commission du journal 
{La Voix du Peuple), la commission de contrôle, aux attri- 
butions fmancières, la commission des grèves et de la 
grève générale. 

Le congrès est, pour le règlement des affaires collectives, 
le seul souverain . Tout syndicat, si faible soit-il, a le droit 
de s'y faire représenter par un délégué qu'il choisit lui- 
même. 

Le budget de la Confédération est des plus modiques. 
n ne dépasse pas 30.000 francs par an. L'agitation continue 
qui a abouti au large mouvement de mai 1906 pour la 
conquête de la journée de 8 heures n'a pas absorbé plus 
de 60.000 francs. Un chiffre aussi mesquin a fait jadis, quand 
â a été divulgué, l'étonnement des journalistes. Quoi ! c'est 
avec quelques milliers de francs,que la Confédération avait 
pu entretenir, durant des mois et des mois, une agitation 
ouvrière intense ! — C'est que le syndicalisme français, s'il 
est pauvre d'argent, est riche d'énergie, de dévouement, 
d'enthousiasme, et ce sont là des richesses dont on ne ris- 
que pas de devenir l'esclave. 

Ce n'est pas sans effort ni sans longueur de temps que le 
mouvement ouvrier français est devenu ce que nous le 
voyons aujourd'hui. Il a passé depuis trente-cinq ans — 
depuis la Commune de Paris — par de multiples phases. 
L'idée de faire du prolétariat, organisé en « sociétés de 
résistance, » l'agent de la révolution sociale, fut l'idée mère 
i^âe fondamentale de la grande Association internatio- 
nale des travailleurs fondée à Londres en 1864. La devise 
de l'Internationale était, vous vous en souvenez : L'émanci- 
pation des travailleurs sera Vœuvre des travailleurs eux- 
mêmes, — et c'est encore notre devise, à nous tous, parti- 



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— 66 — 

sans de raction directe et adversaire» du parlementarisme. 
Les idées d'autonomie et de fédération si en honneur 
parmi nous^ ont in&piré jadis tous ceux qui dans T Interna- 
tionale se sont cabrés devant les abus de pouvoir du 
conseil général et, après le congrès de La Haye, ont adopté 
ouvertement le parti de Bakouniiie. Bien mieux, l'idée 
de la grève générale eHe-même, si populaire aujourd'hui, 
est une idée de l'Internationale qui, la première, a compris 
la puissance qui est en elle. 

La défaite de la Commune déchaîna en France une réac- 
tion terrible. Le mouvement ouvrier en fut arrêté net, ses- 
raiMtants ayant été assassinés on contraints de passer à 
l'étranger. Il se reconstitua pourtant, au bout de quelques- 
années, faible et timide tout d'abord ; il devait s'enhardir 
plus tard. Un premier congrès eut heu à Paris en 1876 : 
l'esprit pacifique des coopérateurs et des mutualistes y 
domina d'un bout à l'autre. Au congrès suivant, des 
socialistes élevèrent la vcâx ; ils parlèrent d'abolition 
du salariat. A Marseille (1879) enfm, les nouveaux venus 
triomphèrent et donnèrent au congrès un caractère socia- 
liste et révolutionnaire des plus marqués. Mais bientôt des 
dissidences se firent jour entre socialistes d'écoles et de 
tendances différentes. Au Havre, les anarchistes se reti- 
rèrent, laissant malheureusement le champ libre aux 
partisans des programmes minimums et de la conquête 
d^s pouvoirs. Restés seuls, les collectivistes n'arrivèrent 
pas à s'entendre. La lutte entre Guesde et Brousse déchira 
le parti ouvrier naissant, pour aboutir à une scission 
complète. 

. Cependant, il arriva que ni guesdistes ni broussistes 
(desquels se détachèrent plus tard les allemanistes) 
ne purent bientôt plus parler au nom du prolétariat. 
Celui-ci, justement indifférent aux querelles des écoles, 
avait reformé ses unions, qu'il appelait, d'un nom nouveau,, 
des syndicats. Abandonné à lui-même, à l'abri, à cause de 
sa faiblesse même, des jalousies des coteries rivales, le 



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— 66 — 

mouvement syndical acquit peu à peu de la force et de la 
confiance. Il grandit. La Fédération des Bourses se consti- 
tua en 1892, la Confédération générale du travail, qui 
dès l'origine, eut soin d'affirmer sa neutralité politique, 
en 1895. Entre temps un congrès ouvrier de 1894 (à Nantes) 
arvait voté le principe de la grève générale révolutionnaire. 

C'est vers cette époque que nombre d'anarchistes, 
s'apercevant enfin que la philosophie ne suffit pas pour 
faire la révolution, entrèrent dans un mouvement ouvrier 
qui faisait naître, chez ceux qui savaient observer, les plus 
belles espérances. Fernand Pelloutier fut l'homme qui 
incarna le mieux, à cette époque, cette évolution des anar- 
chistes. 

Tous les congrès qui suivirent accentuèrent plus, encore 
le divorce entre la classe ouvrière organisée et la politique. 
A Toulouse, en 1897, nos camarades Delesalle et Pouget 
firent adopter les tactiques dites du boycottage et du 
sabotage. En 1900, la Voix du Peuple fut fondée, avec 
Pouget pour principal rédacteur. La C. G. T., sortant de 
la difficile période des débuts, attestait tous les jours davan- 
tage sa force grandissante. Elle devenait une puissance 
avec laquelle le gouvernement d'une part, les partis socia- 
listes de l'autre devaient désormais compter. 

De la part du premier, soutenu par tous les socialistes 
réformistes, le mouvement nouveau eut alors à subir un 
terrible assaut. Millerand, devenu ministre, essaya de gou- 
vernementaliser les syndicats, de faire de chaque Bourse 
une succursale de son ministère. Des agents à sa solde 
travaillaient pour lui dans les organisations. On essaya 
de corrompre les militants fidèles. Le danger était grand. 
Il fut conjuré, grâce à l'entente qui intervint alors entre 
toutes les fractions révolutionnaires, entre anarchistes, 
guesdistes et blanquistes. Cette entente s'est maintenue, 
le danger passé. La Confédération — fortifiée depuis 1902 
par l'entrée dans son sein de la Fédération des Bourses, 
par quoi fut réalisée V unité ouvrière — puise aujourd'hui 



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— 67 — 

sa force en elle ; et c'est de cette entente qu'est né le syn- 
dicalisme révolutionnaire, la doctrine qui fait du syndicat 
Torgane, et de la grève générale le moyen de la transfor- 
mation sociale. 

Mais — et j'appelle sur ce point, dont l'importance 
est extrême, toute l'attention de nos camarades non 
français — ni la réalisation de l'unité ouvrière, ni la 
coalition des révolutionnaires n'auraient pu, à elles 
seules, amener la C. G. T. à son degré actuel de pros- 
périté et d'influence, si nous n'étions restés fidèles, 
dans la pratique syndicale, à ce principe fondamental 
qui exclue en fait les syndicats d'opinion : un seul syn- 
dicat par profession et par ville. La conséquence de ce prin- 
cipe,c'est la neutralisation politique du syndicat, lequel ne 
peut et ne doit être ni anarchiste, ni guesdiste, ni allema- 
niste ni blanquiste, mais simplement ouvrier. Au syndicat, 
les divergences d'opinion, souvent si subtiles, si artificielles, 
passent au second plan ; moyennant quoi, l'entente est 
possible. Dans la vie pratique, les intérêts priment les 
idées : or toutes les querelles entre les écoles et les sectes 
ne feront pas que les ouvriers, du fait même qu'ls 
sont tous pareillement assujetis à la loi du salariat, n'aient 
des intérêts identiques. Et voilà le secret de l'entente qui 
s'est établie entre eux, qui fait la force du syndicalisme 
et qui lui a permis, l'année dernière, au Congrès d'Amiens, 
d'affirmer fièrement qu'il se suffisait à lui-même. 

Je serais gravement incomplet si je ne vous montrais 
les moyens sur lesquels le syndicalisme révolutionnaire 
compte pour arriver à l'émancipation de la classe ouvrière. 

Ces moyens se résument en deux mots : action directe. 
Qu'est-ce que l'action directe ? 

Longtemps, sous l'influence des écoles socialistes et 
principalement de l'école guesdiste, les ouvriers s'en 
remirent à l'Etat du soin de faire aboutir leurs revendica- 
tions. Qu'on se rappelle ces cortèges de travailleurs, en 
tête desquels marchaient des députés socialistes, allant 



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— 68 — 

porter aux pouvoirs publics les cahiers du quatrième 
Etat! — Cette manière d'agir ayant entraîné de lourdes dé- 
ceptions, on en est venu peu à peu à penser que les ouvriers 
n'obtiendraient jamais que les réformes qu'ils seraient 
capables d'imposer par eux-mêmes ; autrement dit, que la 
maxime de 1* Internationale que je citais tout à l'heure, 
devait être entendue et appliquée de la manière la plus 
stricte. 

Agir par soi-même, ne compter que sur soi-même, voilà 
ce que c'est que l'action directe. Celle-ci, cela va sans dire, 
revêt les formes les plus diverses. 

1» Sa forme principale, ou mieux sa forme la plus éclatante, 
c'est la grève. Arme à double tranchant, disait-on d'elle 
naguère : arme solide et bien trempée, disons-nous, et 
qui, maniée avec habileté par le travailleur, peut atteindre 
au cœur le patronat. C'est par la grève que la masse ouvrière 
entre dans la lutte de classe et se familiarise avec les notions 
qui s*en dégagent ; c'est par la grève qu'elle fait son éduca- 
tion révolutionnaire, qu'elle mesure sa force propre et 
celle de son ennemi, le capitalisme, qu'elle prend con- 
fiance en son pouvoir, qu'elle apprend l'audace. 

Le sabotage n'a pas une valeur beaucoup moindre. On 
le formule ainsi : A mauvaise paye, mauvais travail. Comme 
la grève, il a été employé de tout temps, mais c'est seule- 
ment depuis quelques années qu'il a acquis une significa- 
tion vraiment révolutionnaire. Les résultats produits par 
le sabotage sont déjà considérables. Là où la grève s'était 
montrée impuissante, il a réussi à briser la résistance patro- 
nale. Un exemple récent est celui qui a été donné à la suite 
de la grève et de la défaite des maçons parisiens en 1906 : 
les maçons rentrèrent aux chantiers avec la résolution 
de faire au patronat une paix plus terrible pour lui que 
la guerre : et, d'un accord unanime et tacite, on commença 
par ralentir la production quotidienne ; comme par hasard, 
des sacs de plâtre ou de ciment se trouvaient gâchés, etc., 
etc. Cette guerre se continue encore à l'heure actuelle et, je 



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le répète, les résultats ont été excellents. Non seulement 
le patronat a très souvent cédé, mais de cette campagne 
de plusieurs mois, TouTrier maçon est sorti plus <w)nscient 
plus indépendant, plus révolté. 

Mais si je considère le syndicalisme dans son ensemble, 
sans m'arrêter davantage à ses manifestations particulières, 
quelle apologie n'en devrai-je pas faire ! — L'esprit révo- 
lutionnaire en France se mourait, s'alanguissait tout au 
moins, d'année en année. Le révolationnarisme de Guesde, 
par exemple, n'était plus que verbal ou, pis encore, élec- 
toral et parlementaire ; le révolutionnarisme de Jaurès 
allait, lui, beaucoup plus loin : il était tout simplement, et 
d'ailleurs très franchement, ministériel et gouvernemental 
Quant aux anarchistes, leur révolutionnarisme s'était 
réfugié superbement dans la tour d'ivoire de la spéculation 
philosophique. Parmi tant de défaillances, par l'effet niême 
de ces défaillances, le syndicalisme est né ; l'esprit révolu- 
tionnaire s'est ranimé, s'est renouvelé à son conta^it, et la 
bourgeoisie, pour la première fois depuis que la dynamite 
anarchiste avait tu sa voix grandiose. Ta bourgeoisie a 
tremblé ! 

Eh bien, il importe que l'expérience syndicaliste du 
prolétariat français profite aux prolétaires de tous les pays. 
Et c'est la tâche des anarchistes de taire que cette expé- 
rience se recommence partout où il y a une classe ouvrière 
n travail d'émaiïcipatioo. A ce syndicaUsme d'opinion 
qui a proihiit, «n Russie par exemple, des syndicats anar- 
diistes,en Belgique et en Allemagne, des syndicats chrétien* 
et des syndicats social-démocratiques, il appartient aux 
^anarchistes d'opposer un syndicalisme à la manière fran- 
çaise, un syndicahsme neutre ou, plus exacteotaent, indé- 
pendant. De même qu'il n'y a qu'une classe ouvrière, -il 
faut qu'il n'y ait plus, dans chaque métier et dans chaque 
ville, -qu'une organisation ouvrière, qu'un unique syndicat 
A cette condition seule, la lutte de classe -— cessant d'être 
entravée à totft instant par les chamailleries des écoles <» 

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— 70 — 

ées sectes rivales — pourra se développer dans toute son 
ampleur et donner son maximum d'effet. 

Le syndicalisme, a proclamé le Congrès d'Amiens en 
1906, se suffit à lui-même. Cette parole, je le sais, n'a pas 
toujours été très bien comprise, même des anarchistes. 
Que signifie-t-elle cependant, sinon que la classe ouvrière, 
devenue majeure, entend enfin se suffire à elle-même et ne 
plus se reposer sur personne du soin de sa propre émanci- 
pation. Quel anarchiste pourrait trouver à redire à une 
Tolonté d'action si hautement affirmée ? 

Le syndicalisme ne s'attarde pas à promettre aux tra- 
YaiUeurs le paradis terrestre. Il leur demande de le con- 
quérir, en les assurant que leur action jamais ne 
demeurera tout à fait vaine. Il est une école de volonté, 
d'énergie, de pensée féconde. 11 ouvre à l'anarchisme, 
trop longtemps repUé sur lui-même, des perspectives et 
des espérances nouvelles. Que tous les anarchistes viennent 
donc au syndicalisme ; leur œuvre en sera plus féconde, 
leurs coups contre le régime social plus décisifs. 

Comme toute œuvre humaine, le mouvement syndical 
n'est pas dénué d'imperfections et loin de les cacher, je 
etois qu'il est utile de les avoir toujours présentes à 
Fesprit afin de réagir contre elles. 

La plus importante c'est la tendance des individus à 
«'en remettre du soin de lutter à leur syndicat, à leur 
Fédération, à la Confédération, à faire appel à la 
Ibrce collective alors que leur énergie individuelle aurait 
suffi. Nous pouvons, nous anarchistes, en faisant constam- 
ment appel à la volonté de l'individu, à son initiative et à 
son audace réagir vigoureusement contre cette néfaste 
tendance au recours continuel, pour les petites comme pour 
les grandes choses, aux forces collectives. 

Le fonctionnarisme syndical, aussi, soulève de vives 
critiques, qui, d'ailleurs, sont souvent justifiées. Le fait 
peut se produire,et se produit,que des militants n'occupent 
j^us leurs fonctions pour batailler au nom de leurs 



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— 71 -- 

idées, mais parce qu'il y a là un gagne-pain assuré. Il ne 
faut pourtant pas en déduire que les organisations syn- 
dicales doivent se passer de tous permanents. Nombre 
d'organisations ne peuvent s'en passer. Il y a là une néces- 
sité dont les défauts peuvent se corriger par un esprit de 
critique toujours en éveil. 



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- 72 — 

DIXIEME SÉANCE 

Jeudi 22 août. — Séance du matin. 

La séance est ouverte à 9 heures et demie. On décide 
que le président restera en fonction jusqu'à la fin du Con- 
grès. Après la traduction en hollandais et en allemand du 
discours de Monatte, Friedbbbrg se lève pour faire observer 
que tous les grands journaux d'Europe ont publié des 
comptes-rendus du Congrès anarchiste, à l'exception tou- 
tefois des journaux social-démocratiques. Ceux-ci, le 
Vorwaerts en tête, observent le plus religieux silence ; 
sans doute leur semble-t-il préférable d'entretenir leurs 
lecteurs de la farce diplomatique qui se joue actuellement 
à la Haye ! 

Maiatesta. — Loin de regretter ce silence unanime 
je m'en féliciterais plutôt. Chaque fois que, dans le passé, 
la presse des social-démocrates s'est occupée des anar- 
chistes, c'a été pour les calomnier. Maintenant, elle se 
tait : c'est un progrès ! 

Mais Monatte ne veut pas qu'on mette sur la même 
ligne VHumanité le journal socialiste français et le Vor- 
ivaërts, le riche et puissant « organe central » de la social- 
démocratie allemande. L'Humanité est pauvre et n'a pas 
de correspondant à Amsterdam. Monatte est persuadé 
que c'est la seule raison de son silence de VHumanité. 

Malatbsta. — Le temps s'écoule et nous sommes loin 
d'avoir épuisé notre ordre du jour, d'ailleurs trop chargé. Il 
nous reste à discuter encore trois questions capitales : 
Syndicalisme et Anarchisme ; Grèife générale économique 
et grèçe générale politique ; Antimilitarisme et Anarchisme, 
sans parler de questions d'ordre secondaire. Comme i 



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— 73 — 

est difficile de séparer en fait la question du syndicalisme 
de celle de la grève générale, je demande que nous les 
discutions ensemble afin de gagner du temps. 

On décide que la question du syndicalisme et celle de 
la grève générale seront fondues en une seule, sous la déno- 
mination de Syndicalisme et Grèce générale, et que la dis- 
cussion en aiu'a lieu dans l'après-midi. 

La parole est alors donnée au compagnon Nicolas 
RooDAiFF sur ce sujet: La Révolution russe. Rogdaéff 
parle en russe et la plupart des congressistes ne le com- 
prennent pas. Tous cependant ont les yeux fixés sur ce 
pâle jeune homme dans les yeux duquel brille une flamme 
étrange. Ce qu'il dit, au reste, tout le monde le devine. 
Il dit la lutte engagée par les anarchistes russes — au 
milieu desquels Rogdaéff était hier encore et retournera 
demain — contre le tsarisme assassin ; il évoque les 
révoltes et les martyres, les souffrances et les exécutions, 
tout l'énorme drame qui se joue en Russie devant Tin- 
différence de l'Europe (1). 

A ce moment, Siegfried Nacht soulève un incident. 
Il accuse le compagnon Groiset d'avoir remis, la veille au 
soir, à des journalistes bourgeois d'Amsterdam des ren- 
seignements sur la séance privée tenue dans la journée. 
Il somme Groiset de s'expliquer publiquement. 

Les paroles de Nacht produisent sur le Gongrès une émo- 
tion très vive. On ignore encore quels sont les renseigne- 
ments qu'a pu livrer Groiset et l'on craint qu'ils ne soient 
de nature à nuire à certains délégués (particulièrement aux 
Allemands) à leur retour dans leur pays. 

Mais Groiset se lève et demande la parole. Il est pâle, 

(1) Le rapport de Eogdaêff a été publié par les Temps 
Nouveaux (IZ^ année, n^» 20 à 23), ainsi qu'un rapport de W. 
Zabrejnew intitulé Les Prédicateurs de Fanarehisme individuel en 
Russie et dont, faute de temps, le congrès n'entendit pas la 
lecture {Temps Nouveaux, id., nos 24-27). 

3 



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— 74 — 
Oa ré^uto ta 6il«fioib présinttf sm défitioM tour à tour en 

H. Gboiseï. — Le fait r«ippofté par Nfteht mi metérid- 
lemeût e2tact^ je 1« reconnais avec un profond regret Je 
métile vos reproches et d'avance m'y soumets» à cause 
de ma léfèreté coupable* Seuiement je tians II protester 
énergiquement contre une c^taine expression employée 
par Nacht. Celui-ci dit m' avoir « surpris ». On ne surprend 
que celiû qui se cache. Or c^esl au cours de la réunion 
publique d'hier soir que j^ ai parlé aux journalistes. J'ajoute 
que les renseignements que je leur ai transmis ne peuvent 
compromettre personne parmi nos compagnons. 

Malatesta demande alors que le Congrès, tout en 
déplorant la légèreté du compagnon Croîset, passe à Tordre 
du jour. 

La majorité se range à Vopinîon de Malatesta et adresse 
un blâme à Crôiset. Ajoutons qu'un certain nombre de 
congressistes, dont Chapelier a été rinterprète s^est mon- 
trée opposée à ce blâme à cause des regrets exprimés par 
Groiset et du peu de mal qu'il a commis. 



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— 75 — 

ONZIÈME SÉANCE 

Jeudi 29 août, — Séance de V après-midi. 

Dès que la séance est ouverte, Emma Goldman donne 
lecture d'une résolution en faveur de la révolution russe, 
proposée par les camarades Rogdaëff, Wladimir Zabrejneff, 
conjointement avec Goldman, Cornélissen, Baginsky, Peter 
Mougnitch, Luigi Fabbri et Malatesta. Voici cette résolu- 
tion qui fut naturellement votée à l'unanimité (1) : 

Considérani 

a) Qu'avec le développement de la révolution russe, on 
remarque de plus en plus que le peuple russe — le prolé- 
tariat des villes et des campagnes — ne sera jamais satisfait 
par la conquête d'une vaine liberté politique ; quHl exige 
la suppression complète de V esclavage économique et poli- 
tique et emploie les mêmes méthodes de lutte, qui, depuis 
longtemps, sont déjà propagées par les anarchistes comme 
les seules efficaces ; qu'il n'attend rien d'en haut, mais s'ef- 
force d'arriver à la réalisation de ses exigences par V action 
directe ; 

b) Que la révolution russe n'a pas seulement une impor- 
tance locale ou nationale, mais que V avenir le plus pro- 
chain du prolétariat international en dépend ; 

c) Que la bourgeoisie du vieux et du nouveau monde s'^est 
unie pour défendre ses privilèges afin de retarder l'heure 
de son anéantissement et a fourni PcUde matérielle et morale 
au plus fort soutien de la réaction — le gouvernement du 
tzar, qu^au détrimerU du peuple russe, elle soutient avec de 
l'argent et des munitions ; 

(!) Le texte est celui qu'a publié le Bureau intemaiûmaL Toute- 
fois nous avons cru devoir lui faire subir quelques corrections 
grammaticales. 



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— 76 — 

d) Qu'au moment critique elle est toujours prête à lui 
apporter Vaide de ses canons ^t de ses fusils {tel est le cas 
des gouvernements d'Autriche et d'Allemagne) ; 

Que V appui intçllectuel se traduit par le silence complet 
qu'on fait sur la lutte menée par le peuple russe, ainsi que 
sur toutes les brutalités de Pautocratie, 

Le Congrès constate : que les prolétaires de tous les pays 
doivent opposer l'action la plus énergique manant de l'Inter- 
nationale Anarchiste ouvrière à toutes les agressions de 
l'Internationale Jaune composée des capiMistes unis, des 
gouvernements de toute sorte : monarchiques-constitutionnels 
et républicains -démocratiques, par cette action ils donne- 
ront la preuve de leur solidarité au prolétariat russe en 
révolte. Dans son propre intérêt, bien compris, il doit se 
refuser catégoriquement à tous les essais qui seraient entre- 
pris pour étouffer les grèves et les insurrections en Rujssie, — 
Jamais le prolétaire étranger en uniforme ne doit prêter 
la main à une action quelconque dirigée contre son frère 
russe. Si le prolétariat industriel, au moment d'une grève 
en Russie, n'avait pas la possibilité de déclarer une grève 
générale dans la branche correspondante, par suite des con- 
ditions locales, il devrait alors avoir recours .aux autres 
moyens de lutte, au sabotage, à la destruction ou détérioration 
des produits envoyés à l'ennemi commun, à la destruction 
des voies de communication, des chemins de fer, des bateaux, 
etc. 

Le Congrès recommande avec insistance à tous ceu^ qui 
partagent son point de vue, la plus large propagande en 
faveur de tous les moyens par lesquels on pourrait aider et 
soutenir la Révolution russe. 

et au syndicalisme. Christian Com^isMii prend in pneipkr 
la parole. 

CuBiBTiiJs ConN^use-^v* — J« ae croi« 9m ^^ ém 
anarchistes puissent désapprouver en rien le xiiseours àe 



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— 77 — 

Monatte. Toutefois, il faut convenir que celui-ci a trop 
uniquement parlé en militant syndicaliBte et que, de notre 
point de vue anarchiste, son discours aurait besoin d'être 
complété. 

Anarchistes, c'est notre devoir de soutenir et le syndi- 
catis^me et l'action directe, mais à une condition: c'est 
qu'ils soient révolutionnaires daiis leur but, c'est qu'ils 
ne cessent pas de viser à là transformation de la société 
actuelle en une société communiste et libertaire. 

Ne nous dissimulons pas que le syndicalisme d'une part, 
l'action directe de l'autre, ne sont pas toujours et forcé- 
ment révolutionnaires. On peut les employer aussi dans 
un but conservateur, voire réactionnaire. Ainsi les diaman- 
taires d'Amsterdam et d'Anvers ont grandement amélioré 
leurs conditions de travail sans recourir aux moyens parle- 
mentaires, par la seule pratique de l'action syndicale 
directe. Or que voit-on ? Les diamantaires ont fait de leur 
corporation une sorte de caste fermée, autour de laquelle 
ils ont élevé une vraie muraille chinoise. Ils ont restreint 
le nombre des apprentis et s'opposent à ce que d'anciens 
diamantaires retournent à leur métier abandonné. Nous 
ne pouvons cependant approuver ces pratiques ! 

Elles ne sont d'ailleurs pas spéciales à la Hollande. En 
An^terre, aux Etats-Unis, les trade-unions, elles aussi, 
ont largement pratiqué l'aclion directe- Par l'action directe, 
elles ont créé à leurs adhérente une condition privilégiée ; 
eUes empêchent les ouvriers étrangers de travailler même 
lorsque ces ouvriers sont des syndiqués; composées d'ou- 
vrie^ a qualifiés j>, enfin, on ^ a vues parfois s'opposer 
aux mouvements tentés par les manoeuvres, les « non- 
qualifiés ». Nous ne pouvons approuver cela. 

De mteoei, quand les types de France et de Suisse refu- 
sent die travailler avec les lemmésy nous ne pouvons les 
approuver. Si actuellement, une guerre menace entre les 
BtatSoUw et le Japon, la faute n'en est pas aux capitalistes 
etjLbourgeois américains ; ceux-ci auraient même plus de 



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— 78 — 

profit à exploiter les ouvriers japonais que les ouvriers 
américains. Non, ce seraient les ouviiers américains eux- 
mêmes qui auraient déchaîné la guerre en s'opposant 
violemment à l'importation de la main-d'œuvre japonaise. 

Il y a enfin certaines formes d'action directe que nous 
ne devons pas cesser de combattre: par exemple, celles 
qui s'opposent à l'introduction du machinisme (linotype, 
élévateurs), c'est-à-dire au perfectionnement de la produc- 
tion par le perfectionnement de l'outillage. 

Je me réserve de formuler ces idées dans une motion 
qui dira quelles formes de syndicalisme et d'action directe 
peuvent soutenir les anarchistes (1). 

La parole est donnée ensuite au compagnon Malatesta 
qui va prononcer, en réponse à Monatte, un de ses plus 
vigoureux discours. Un grand silence se fait dans la salle 
dès les premiers mots du vieux révolutionnaire, dont la 
rude et franche parole est unanimement aimée (1). 

Errioo Malatesta. — Je tiens à déclarer tout de suite 
que je ne développerai ici que les parties de ma pensée sur 
lesquelles je suis en désaccord avec les précédents orateurs, 
et tout particulièrement avec Monatte. Agir autrement 
serait vous infliger de ces répétitions oiseuses qu'on peut 
se permettre dans les meetings, quand on parle pour un 
public d'adversaires ou d'indifférents. Mais ici nous 
sommes entre camarades, et certes aucun d'entre vous, en 
m'entendant critiquer ce qu'il y. a de criticable dans le 
syndicalisme, ne sera tenté de me prendre pour un ennemi 
de l'organisation et de l'action des travailleurs ; ou alors 
celui-là me connaîtrait bien mal. ! 

La conclusion à laquelle en est venu Monatte, c'est que 
le syndicalisme est un moyen nécessaire et suffisant de 
révolution sociale. En d'autres termes, Monatte a déclaré 

(1) Voir les trois premiers paragraphes de la résolution Corné- 
lissen-Vohryzek-Malatesta 



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^ 79 ^ 

que le syndicalisme se suffit à lui-même. Et voilà» selon mol, 
une doctrine radicalement fausse. Combattre cette doctrine 
sera l'objet de ce discours. 

Le syndicalisme, ou plus exactement le mouvement 
ouvrier (le mouvement ouvrier est un fait que personne 
ne peut ignorer, tandis que le syndicalisme est une doctrine, 
un système, et nous devons éviter de les confondre) le 
mouvement ouvrier, dis-je a toujours trouvé en moi 
un défenseur résolu, mais non aveugle. C'est que je voyais 
en lui un terrain particulièrement propice à notre propa- 
gande révolutionnaire, en même temps qu'un point de 
contact entre les masses et nous. Je n'ai pas besoin d'insis- 
ter là-dessus. On me doit cette justice que je n'ai jamais 
été de ces anarchistes intellectuels qui, lorsque la vieille 
Internationale eut été dissoute, se sont bénévolement enfer- 
mes dans la tour d'ivoire de la pure spéculation ; que je n'ai 
cessé de combattre, partout où je la rencontrais, en Italie, 
en France, en Angleterre et ailleurs, cette attitude d'isole- 
ment hautain, ni de pousser de nouveau les compagnons 
dans cette voie que les syndicalistes, oubliant un passé 
glorieux, appellent nouçelle, mais qu'avaient déjà entrevue 
et suivie, dans l'Internationale, les premiers anarchistes. 

Je veux, aujourd'hui comme hier, que les anarchistes 
entrent dans le mouvement ouvrier. Je suis, aujourd'hui 
comme hier, un syndicaliste, en ce sens que je suis parti- 
san des syndicats. Je ne demande pas des syndicats anar- 
chistes qui légitimeraient, tout aussitôt des syndicats social- 
démocratiques, républicains, royahstes ou autres et seraient, 
tout au plus, bons à diviser plus que jamais la classe 
ouvrière contre elle-même. Je ne veux pas même de syn- 
dicats dits rouges, parce que je ne veux pas de syndicats 
dits jaunes. Je veux au contraire des syndicats largement 
ouverts à tous les travailleurs sans distinction d'opinions, 
des syndicats absolument neutres. 

Donc je suis pour la participation la plus active possible 
au mouvement ouvrier* Mais je le suis avant tout dan» 



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rintérét de notre propaf ande dont le champ se trouverait 
ainsi considérablement élargi. Seulement cette participa- 
tion ne peut équivaloir en rien à une renonciation à nos 
plus chères idées. Au syndicat, nous devons rester des 
anarchistes, dans toute la force et toute Tampleur de ce 
terme. Le mouvement ouvrier n'est pour moi qu'un moyen, 
-*- le meilleur évidemment de tous les moyens qui nous 
sont offerts. Ce moyen, je me refuse à le prendre pour un 
but, et môme je n'en voudrais plus s'il devait nous faire 
perdre de vue l'ensemble de nos conceptions anarchistes, 
ou plus simplement nos autres moyens de propagande et 
d'agitation. 

Les syndicalistes, au rebours, tendent à faire du moyen 
une fin, à prendre la partie pour le tout. Et c'est ainsi que, 
dans l'esprit dp quelques-uns de nos camarades, le syndi- 
calisme est en train de devenir une doctrine nouvelle et de 
menacer l'anarchisme dans son existence même. 

Or, môme s*il se corse de Tépithôte bien inutile de révolu- 
tionnaire, le syndicalisme n'est et ne sera jamais qu'un 
mouvement légalitaire et conservateur,sans autre but acces- 
sible — et encore l — que l'amélioration des conditions 
de travail. Je n'en chercherai d'autre preuve que celle 
qui nous est offerte par les grandes unions nord-américaines. 
Après s'être montrées d'un révolutionnarisme radical, 
aux temps où elles étaient encore faibles, ces unions sont 
devenues, à mesure qu'elles croissaient en force et en 
richesse, des organisations nettement conservatrices, 
uniquement occupées à faire de leurs membres des privi- 
légiés dans l'usine, l'atelier ou la mine et beaucoup moins 
hostiles au capitalisme patronal qu'aux ouvriers non orga- 
nisés, à ce prolétariat en haiUons flétri par la social^démo- 
cratie ! Or ce prolétariat toujours croissant de sans-travail, 
qui ne compte pas pour le syndicalisme, ou plutôt qui ne 
compte pour lui que comme obstacle, nous ne pouvons 
pas l'oublier, nous autres anarchistes, et nous devons le 
défendre parce qu'il est le pire des souffrants. 



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«.81 -« 

Je le répète : il faut que les anarchistes aillent dans les 
unions ouvrières. D'abord pour y faire de la propagande 
anarchiste ; ensuite parce que c'est le seul moyen pour nous 
d'avoir à notre disposition, le jour voulu, des groupes 
capables de prendre en mains la direction de la production ; 
nous devons y aller enfin pour réagir énergiquement contre 
cet état d'esprit détestable qui incline les syndicats à ne 
défendre que des intérêts particuliers. 

L'erreur fondamentale de Monatte et de tous les syndi- 
calistes révolutionnaires provient, selon moi, d'une con- 
ception beaucoup trop simpUste de la lutte de classe. C'est 
la conception selon laqueUe les intérêts économiques de 
tous les ouvriers — de la classe ouvrière — seraient soli- 
daires, la conception selon laquelle il suffit que des tra- 
vailleurs prennent en mains la défense de leurs intérêts 
propres pour défendre du même coup les intérêts de tout 
le prolétariat contre le patronat. 

La réalité est, selon moi, bien différente. Les ouvriers, 
comme les bourgeois, comme tout le monde, subissent cette 
loi de concurrence universelle qui dérive du régime de la 
propriété privée et qui ne s'éteindra qu'avec celui-ci. 11 
n'y a donc pas de classes, au sens propre du mot, puisqu'il 
n'y a pas d'intérêts de classes. Au sein de la « classe » ou- 
vrière elle-même, existent, comme chez les bourgeois, la 
compétition et la lutte. Les intérêts économiques de telle 
catégorie ouvrière sont irréductiblement en opposition avec 
ceux d'une autre catégorie. Et l'on voit parfois qu'écono- 
miquement et moralement certains ouvriers sont beaucoup 
plus près de la bourgeoisie que du prolétariat. Gornéhssen 
nous a fourni des exemples de ce fait pris en Hollande 
même. Il y en a d'autres. Je n'ai pas besoin de vous rap- 
peler que, très souvent, dans les grèves, les ouvriers em- 
ploient la violence... contre la police ou les patrons ? Non 
pas : contre les kroumirs (1) qui pourtant sont des exploités 

(1) En Italie et en Suisse, on appelle ainsi les jaunes, ceux qui 
travaillent en temps de grève. 



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6Qmme eux et même plus dia^vadés 6n«op«, Undis que 
les véritables ennemis de PouTrier, les seuls obstaolefli à 
régalité sooiale, ce sont les policiers et les patrons. 

Cependant, parmi les prolétaires, la solidarité morale 
est possible, à défaut de la solidarité économique. Le» 
ouvriers qui se cantonnent dans la défense de leurs intérêts 
corporatifs ne la connaîtront pas, mais elle naîtra du jour 
où une volonté commune de transformation sociale aura 
fait d'eux des hommes nouveaux. La solidarité, dans la 
société actuelle, ne peut être que l^résultat de la communion 
au sein d'un même idéal. Or o*est le t61^ des anarchistes 
d'éveiUer les syndicats à Fidéal, en les orientant peu à peu 
vers la révolution sociale, — au risque de nuire à ces « avan- 
tages immédiats » dont nous les voyons aujourd'hui si 
friands. 

Que Faction syndicale comporte des dangers, c'est ce 
qu'il ne faut plus songer à nier. Le plus grand de ces dan- 
gers est certainement, dans l'acceptation par le militant 
de fonctions syndicales, surtout quand celles-ci sont rému- 
nérées. Règle générale: l'anarchiste qui accepte d*être le 
fonctionnaire permanent et salarié d'un syndicat est perdu 
pour la propagande, perdu pour l'anarchisme ! Il devient 
désormais l'obligé de ceux qui le rétribuent et, comme 
ceux-ci ne sont pas anarchistes, le fonctionnaire salarié 
placé désormais entre sa conscience et son intérêt, ou bien 
suivra sa conscience et perdra son poste, ou bien suivra 
son intérêt et alors, adieu l'anarchisme ! 

T^e fonctionnaire est dans le mouvement ouvrier un 
danger qui n'est comparable qu'au parlementarisme ; 
Tun el l'autre mènent à la corruption et de la corruption à 
la mort, il n'y a pas loin ! 

Et maintenant, passons à la grève générale. Pour moi, 
j'en accepte le principe que je propage tant que je puis 
depuis des années. La grève générale m'a toujours paru 
un moyen excellent pour ouvrir la révolution sociale. 
Toutefois gardons-nous bien de tomber dans l'illusion 



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^«* W ^w 

néfaste qu'avec la grève générale, linsuirection armée 
devient une superfétation. 

,0n prétend qu'en arrêtant brutalement la production, 
les ouvriers en quelques jours affameront la bourgeoisie 
qui, crevant de faim, sera bien obligée de capituler. Je 
ne puis concevoir absurdité plus grande. Les premiers à cre- 
ver de faim, en temps de grève générale, ce ne seraient pas 
les bourgeois qui disposent de tous les produits accumulés, 
mais les ouvriers qui n'ont que leur travail pour vivre. 

La grève générale telle qu'on nous la décrit d'avance 
est une pure utopie. Ou bien l'ouvrier, crevant de faim 
après trois jours de grève, rentrera à l'atelier, la tôte basse, 
et nous compterons une défaite de plus. Ou bien, il voudra 
s'emparer des produits de vive force. Qui trouvera-t-il 
devant lui pour l'en empêcher ? Des soldats, des gendarmes, 
sinon les bourgeois eux-mêmes, et alors il faudra bien que 
la question se résolve à coups de fusils et de bombes. Ce 
sera l'insurrection, et la victoire restera au plus fort. 

Préparons-nous donc à cette insurrection inévitable, 
au lieu de nous borner à préconiser la grève générale, 
comme une panacée s'appliquant à tous les maux. Qu'on 
n'objecte pas que le gouvernement est armé jusqu'aux 
dents et sera toujours plus fort que les révoltés. A Bar- 
celone, en 1902, la troupe n'était pas nombreuse. Mais 
on n'était pas préparé à la lutte armée et les ouvriers, ne 
comprenant pas que le pouvoir politique était le véritable 
adversaire, envoyaient des délégués au gouverneur pour 
lui demander de faire céder les patrons. 

D'ailleurs la grève générale, même réduite à ce qu'elle 
est réellement, est encore une de ces armes à double tran- 
chant qu'il ne faut employer qu'avec beaucoup de prudence. 
Le service des subsistances ne saurait admettre de sus- 
pension prolongée. Il faudra donc s'emparer par la force 
des moyens d'approvisionnement, et cela tout de suite, 
sans attendre que la grève se soit développée en insur- 
' ection. 



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Ce n*est donc pas tant à cesser le travail qu'il faut in- 
viter les ouvriers ; c'est bien plutôt à le continuer pour 
leur propre compte. Faute de quoi, la grève générale se 
transformerait vite en famine générale, même si Ton avait 
été assez énergiques pour s'emparer dès l'abord de tous 
les produits accumulés dans les magasins. Au fond l'idée 
de grève générale a sa source dans une croyance entre 
toutes erronée : c'est la croyance qu'avec les produits 
accumulés par la bourgeoisie, l'humanité pourrait con- 
sommer, sans produire, pendant je ne sais combien de 
mois ou d'années. Cette croyance a inspiré les auteurs de 
deux brochures de propagande publiées il y a une vingtaine 
d'années :Xes Produits de la Terre et les Produits de V Indus- 
trie (1), et ces brochures ont fait, à mon avis, plus de bien 
que de mal. La société actuelle n'est pas aussi riche qu'on 
le croit. Kropotkine a montré quelque part qu'à supposer 
un brusque arrêt de production, l'Angleterre n'aurait que 
pour un mois de vivres ; Londres n'en aurait que pour 
trois jours. Je sais bien qu'il y a le phénomène bien connu 
de surproduction. Mais toute surproduction a son correctif 
immédiat dans la crise qui ramène bientôt l'ordre dans 
l'industrie. La surproduction n'est jamais que temporaire 
et relative. 

Il faut maintenant conclure. Je déplorais jadis que les 
compagnons s'isolassent du mouvement ouvrier. Aujour- 
d'hui je déplore que beaucoup d'entre nous, tombant dans 
l'excès contraire, se laissent absorber par ce même mou- 
vement. Encore une fois, l'organisation ouvrière, la grève, 
la grève générale, l'action directe, le boycottage, le sabo- 
tage et l'insurrection armée elle-même, ce ne sont là que 
des moyens. L'anarchie est le but. La révolution anar- 
chiste que nous voulons dépasse de beaucoup les intérêts 



(1) Genève, 1885, et Paris, 1887. Ces brochures, attribuées à 
Elisée Reclus, sont l'œuvre d'un de ses collaborateurs suisses, 
actuellement retiré du mouvement. 



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— SS- 
CI' une classe: elle se propose la libération complète de 
rhumanité actuellement asservie, au triple point de vue 
économique, politique et moral. Qàrdons-nous donc de 
tout moyen d'action unilatéral et simpliste. Le syndica- 
lisme, moyen d'action excellent à raison des forces ouvrières 
qu'il met à notre disposition, ne peut pas être notre unique 
moyen. Encore moins doit-il nous faire perdre de vue le 
seul but qui vaille un effort : l'Anarchie ! 

La séance est levée à 6 h. 1/2. 



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— 86 — 

DOUZIÈME SÉANCE 

Jeudi 29 août, — Séance du soir, 

t 

La séance s'ouvre, vers neuf heures, par la traduction 
en hollandais du discours de Malatesta. Puis la discussion 
se poursuit. 

R. Fri!edebbrg. — D'accord avec Malatesta sur la ques- 
tion des rapports entre l'anarchisme, d'une part, le syndi- 
calisme et la grève générale de l'autre, j'abuserais des 
instants du Congrès si je ne renonçais à la parole. 

Avec Malatesta, je pense que l'anarchisme ne se propose 
pas seulement l'émancipation d'une classe, si intéressante 
soit-elle, mais de l'humanité tout entière, sans distinction 
de classe, comme sans distinction de sexe, de nationahté, 
ni de race. Faire tenir toute l'action anarchiste dans les 
cadres du mouvement de la classe ouvrière, c'est donc, 
selon moi, méconnaître gravement le caractère essentiel 
et profond de l'anarchisme. 

Je dépose sur le bureau une motion inspirée de cette 
idée et la soumets à l'approbation du Congrès. 

Henri Fus s. — Je tiens à affirmer à Malatesta qu'il y 
a encore des anarchistes qui, pour engagés qu'ils soient 
dans le mouvement ouvrier, n'en restent pas moins ouver- 
tement fidèles à leurs convictions. La vérité est qu'il 
leur est impossible de ne voir dans le prolétariat organisé 
qu'un fertile terrain de propagande. Loin donc de le consi- 
dérer comme un simple moyen, ils lui attribuent un€ valeur 
propre et ne désirent pas être autre chose que l' avant- 
garde de l'armée du travail en marche vers l'émancipation. 

Nous luttons contre la bourgeoisie, c'est-à-dire contre 
le capital et contre l'autorité. C'est là la lutte de classe ; 
mais à la différence des luttes pohtiques, celle-ci s'exerce 
essentiellement sur le terrain économique, autour de ces 



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-87- 

ateliers qu'il s'agira de reprendre demain. Le temps n'est 
pltis où la révolutloû conëlstait à mettre la main $ur quel- 
ques hôtélB'de-ville et à décréter, du haut d'un balcon, 
la société nouvelle. La révolution sociale à laquelle nous 
marchons consistera dans l'expropriation d'une classe. 
Dès lots, l'unité de combat n'est plus» comme autrefois, 
le groupe d^oplnion, mais le groupe professionnel, union 
ouvrière oti syndicat. Celui-ci est l'organe le mieux appro- 
prié à la lutte de classe. L'essentiel est de l'orienter 
progressivement vers la grève générale expropriatrice, et 
c'est à quoi nous convions le» camarades de tous les pays. 

I. I. Samsok. — Parmi les moyens d'action ouvrière 
que recommandent à la fois les syndicalistes révolution- 
naires et lesanarchistes» lesoèùtage occupe une des meilleures 
places. Je tiens cependant à faire certaines réserves à son 
égard. L§ sabotage n*attelnt pas son but ; il veut nuire 
au patron, il nuit avant tout à celui qui l'emploie, en mêtne 
temps qu'il Indispose le public contre les travailleurs. 

Nous devons tendre de toutes nos forces au perfection* 
nement moral de la classe ouvrière ; or, j'estime que le 
sabotage va contre ce but $ s'il ne dégradait que l'outillage, 
il n'y aurait encore que demi-mal, mais il dégrade surtout 
la moralité professionnelle de l'ouvrier, et c'est pourquoi je 
lui suis opposé. 

BeïToiT BitotrtoHoux. — Je suis bien loin de partager 
les craintes du camarade Malatesta à l'endroit du syndi- 
calisme et du mouvement ouvrier. Comme je l'ai déjà dit, 
j'appartiens à un syndicat d'ouvriers mineurs absolument 
acquis aux idées et aux méthodes révolutionnaires. Ce 
syndicat a soutenu des grèves énergiques et violentes dont 
le souvenir n'est pas éteint ; il en soutiendra d'autres, 
dans l'avenir; on sait trop, dans notre syndicat, à quoi 
mènent les hypocrites tactiques de conciliation et d'arbi- 
trage que prêchent les apôtres de la paix sociale, et nous 



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ne croyons plus qu'à la lutte, à la revendication violente 
et à la révolte. L'évolution qui se dessine chez nous dans 
les milieux ouvriers me semble donner un démenti formel 
aux théories de Malatesta. 

VoHRYZEK. — Je compte proposer au congrès une mo- 
tion spécialement relative à la grève générale politique. 
L'idée de cette grève générale gagne tous les jours du 
terrain dans les pays allemands, siu*tout depuis que les 
social-démocrates Pont faite leur, croyant nuire, sans doute, 
à la grève générale économique préconisée par les anar- 
chistes. 

Les anarchistes doivent s'opposer à là propagande en 
faveur d'une grève générale destinée non pas à mettre 
fin à l'exploitation du prolétariat par la bourgeoisie, mais 
à sauvegarder l'institution du suffrage universel menacé 
par les gouvernements ou encore à conquérir le pouvoir 
politique. 

Toutefois si une telle grève éclatait, le rôle des anarchistes 
serait alors d'y prendre part, pour pousser énergique- 
ment les travailleurs dans la voie révolutionnaire et pour 
imprimer au mouvement un caractère de revendication 
économique. 

PiEBBE Ramus. — Bien que le camarade Monatte, en 
se plaçant au point de vue exclusif du syndicalisme révo- 
lutionnaire, eut justifié d'avance toutes les réserves qu'à 
fait valoir ensuite Malatesta, je ne puis m' associer pleine- 
ment à ces dernières. 

Il me parait absolument nécessaire de ne jamais perdre 
de vue que le syndicalisme, la grève générale, l'action 
directe avec toutes ses variantes, ne peuvent être consi- 
dérées que comme des moyens d'action proprement anar- 
chistes. On peut dire que le syndicalisme est contenu dans 
l'anarchisme ; mais il serait inexact de dire que le syndi- 
calisme contient l'anarchisme. 



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Le mérite supérieur du syndicatisme, de TactioR syndicale, 
consiste essentieUemept dans ce fait d^évidenoe quMl s'ap» 
pose pratiquement au parlementarisme bourgeois. Mais 
de mâme que je ne puis regarder la grève générale comme 
un suoGédané de la révolution sociale» de même je ne puis 
admettre, à h suite des syndicalistes, que le syndicalisme 
se sufi^e à lui-même. L'anarohisme lui a déjà fourni toutes 
ses armes de guerre; quand il en aura p^u encore une 
philosophie et un idéal, alors, mais alors seulement nous 
admettrons que lé syndicalisme sa suffît à lui-même. Il 
se suffira à lui-même parce qu'il sera devenu — Tanar* 
chisme ! 

En terminant, )e dirai s Soyons anarchistes d*abord et 
par dessus tout ; soyons ensuite syndicalistes. Mais r^ci* 
proquement, non pas ï 

(Il est plus de minuit quand le camarade Ramus termine 
son discours. La fatigué est grande chez tous les congres- 
sistes et, peu à peu, la $alle, dontratmosphère s'échauffe, 
est devenue houleuse. On veut terminer à tout prix le 
débat sur le syndicalisme et c'est en vain que Dunois 
demande le renvoi au lendemain de la réplique de Monatte, 

Pierre Monatte. — En écoutant ce soir Malatesta 
adresser d'âpres critiques, aux conceptions révolution- 
naires nouvelles, j'ai cru entendre résonner la voix d'un 
passé lointain. A ces conceptions nouvelles dont le réalisme 
brutal l'effraie, Malates^ n'a fait qu'opposer en somme, 
les vieilles idées du blanquisme qui se flattait de renouveler 
le monde par le moyen d'une insurrection armée triom- 
phante. 

D'autre part, on a beaucoup reproché ce soir aux syn- 
dicahstes révolutionnaires qui sont ici de sacrifier délibé- 
rément l'anarchisme et la révolution au syndicalisme 
et à la grève générale. Eh bien, je vous le déclare, notre 
anarchisme vaut le vôtre et nous n'entendons pas plus 
que vous mettre notre drapeau dans notre poche. Gomme 



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- 90- 

tout le monde ici, Tanarchie est notre but final. Seulement, 
parce que les temps sont changés, nous avons modifié 
aussi notre conception du mouvement et de la révolution. 
Celle-ci ne peut plus être faite au moule de Quarante^uit. 
Quant au syndicalisme, si sa pratique a pu, en certains 
pays engendrer des erreurs et des déviations, l'expérience est 
là qui nous empêchera d'y retomber. Si, au heu de critiquer 
de haut les vices passés, présents ou même futurs du syn- 
dicalisme, les anarchistes se mêlaient plus intimement à 
son action, les dangers que le syndicalisme peut réceler, 
seraient à tout jamais conjurés ! 

Gboboes Thonar. — Quoi qu'en ait dit Monatte, il n'y 
a pas ici des jeunes et des vieux, les uns défendant des 
idées nouvelles, les autres de vieilles idées. Beaucoup de 
jeunes, dont je suis, se font gloire de ne pas abandonner 
un pouce des idées anarchistes, lesquelles sont à l'abri des 
injures du temps. 

D'ailleurs, je crois qu'entre les « jeunes » d'une part, et 
les « vieux » de l'autre, il n'y a que des différences d'appré- 
ciations, insuffisantes pour diviser en deux camps rivaux 
l'armée anarchiste. 

La séance est levée à 1 heure du matin. 



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_ 91 — 

TREIZIÈME SÉANCE 

Vendredi 30 août. — Séance du malin. 



Il est neuf heures, quand Lange, demeuré à la prési- 
dence, déclare la séance ouverte. Le débat sur le syndicalisme 
et la grève générale est clos et Ton n'a plus qu'à voter sur les 
différents ordres du jour en présence avant d'aborder 
Tantimilitarisme. Mais le camarade Aristide Ceccarelli, 
demande à dire quelques mots sur le mouvement ouvrier 
et anarchiste argentin. Il à la parole. 

Aristide Ceggabelli. — Depuis quelques années s'est 
dessiné, dans l'Argentine, un fort mouvement ouvrier. 
Tout un groupe de militants s'y intitulent syndicalistes. 
Mais comme les syndicalistes italiens auxquels ils ressem- 
blent beaucoup, ils n'ont pas renoncé aux errements du 
parlementarisme ; et les seuls à faire, au sein de la classe 
ouvrière, un travail sérieux dans le sens révolutionnaire, 
ce sont les anarchistes. On peut dire que presque toutes les 
organisations de la Fédéraciôn Obrera Régional argentine, 
montrent des . tendances libertaires ; et nombre d'entre 
elles font de la propagande anarchiste directe. Le récent 
congrès ouvrier argentin, dit d'unification, a approuvé à 
une grande majorité la proposition faite aux syndicats de 
contribuer à la propagande du communisme anarchiste. 

A. Ceccarelli fait ensuite un sombre tableau de la misère 
des travailleurs argentins et termine en se déclarant man- 
daté pour proposer au congrès anarchiste le vote d'une 
résolution destinée à entraver, dans la mesure du possible, 
l'émigration européenne en un pays où, autant et plus 
qu'ailleurs, le pain et la liberté font défaut. 



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Erbicx) Malatesta et quelques autres délégués font 
alors observer que la résolution proposée par Aristide 
Ceccarelli mériterait une discussion spéciale à laquelle 
le congrès ne peut procéder aujourd'hui, ayant avant 
toute chose à en finir avec le syndicalisme. 

Sans statuer sur la question soulevée par Ceccarelli, 
on décide donc de passer au vote sur les motions relatives 
au syndicalisme et à la grève générale. Ces motions sont 
au nombre de quatre: 

1^ Motion Corkélxssen-Vohryzbk-Malatbstà (1)* 

Le Congrès Anarchiste International considère In «SfiMb** 

cats à la fois comme des organisations de combat dans la 
lutte de classe en vue de V amélioration des conditions de 
travail et comme des unions de producteurs pouvant servir 
à la transformation de la société capitaliste en une j^ociété 
communiste anarchiste* 

Aussi le Congrès^ en admettant la nécessité éventuelle de 
la créaûon de groupements syndicalistes révolutionnaires 
particuliers, recommande aux camarades de soutenir l$$ 
organisations syndicales générales ot^ ont accèig tous les 
ouvriers d'une même catégorie. 

Mais le Congrès considère comme la tache des anarchistes 
de constituer dans ces organisations r élément révolutionnaire 
et de propager et de soutenir seulement telles formes et mçmi" 
festations d « action directe » {grives^ boycottage» sabotage» 
etc.) qui portent en eUes-mêmes un caraetère révolutionnaire 
et vont dans le ser^ de la transformation de la société, 

Les anarchistes considèrent le mouvement syndicaliste et 
la grève générale comme de puissants moyens révolution- 
naires , mais non comme des succédanés de la Révolution* 

Ils recommandent d'autre part aux camarades» dans le cas de 

(1) Les trois premiors paragraphes de cette motion oommwie 
sont de Cornélissen ; le cinquième de Vohryzek, le quatrième et 
le sixième de Malatesta. 



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— 93 — 

la proclamation d'une grève générale en vue de la conquête 
du pouvoir^ de se mettre en grève, mais les invite en même 
temps à exciter les syndicats sous leur influence à faire alors 
entendre leurs revendications économiques. 

Les anarchistes pensent que la destruction de la société 
capitaliste et autoritaire peut se réaliser seulement par Vin- 
surrection armée et V expropriation violente et que V emploi 
de la grève plus ou moins générale et le mouvement syndi- 
caliste ne doivent pas faire oublier les moyens plus directs 
de lutte contre la force militaire des gouvernements. 

Cette motion qui porte, outre les signatures de ses 
auteurs, celles des camarades Wilquet, Emma Goldman, 
de Marmande, Rogdaôff et Knotek, est approuvée par 
33 voix contre 10. 

2® Motion R. Fsiedsbcbg (1) : 

La lutte des classes et V émancipation du prolétariat ne 
sont pas identiques avec les idées et les aspirations de Fanar- 
ckisme, qui tend — par dessus les aspirations immédiates 
des classes — à la délivrance économique et morale de la 
personnalité humaine, à un milieu exempt d'autorité, et non 
pas à un pouvoir nouveau, celui de la majorité sur la mino- 
rité. 

L'anarchisme considère toutefois V abolition de V oppres- 
sion des classes, la suppression de la dépendance écono- 
mique de la majorité des êtres humains, comme une étape 
absolument nécessaire et eésentielle dans la voie vers le but 
final. L*anarchisme doit toutefois s^opposer à ce que la lutte 
pour V émancipation du prolétariat se poursuive par des 
moyens qui contredisent Vidée de Vanarchisme et sont un obs- 
tacle (2) au but précis de ce mouvement. Il s'oppose, partant, 

(1) Texte de Tédition française des RésoltUions approuvées par le 
Congrès anarchiste tenu à Amsterdam. Ce texte est assez différent 
dans la forme de celui que nous avons connu à Amsterdam. 

(2) L'édition française des Bésolutions porte ici; « soient 
d'obstacle » Nous rectifions. 



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~S4~ 

à engager cette lutté par le moyen préconisé par le socialisme 
marxiste, c*e$t-â-dite par le parlementarisme et par un mou^ 
cernent syndical corporatif ayant uniquement en vue V amélio- 
ration des conditions dii prolétariat, — ces deux moyens ne 
pouvant que favoriser le développement (tune nouvelle 
bureaucratie, d*une autorité intellectuelle patentée ou non, 
et nous conduire à ^oppression de ta minorité. Les moyens 
anarchistes pour la suppression de Voppression de classe ne 
peuvent être que ceux qui découlent directement de V affirma- 
tion de la personnalité individuelle : « Vaction directe » et 
« le non-consentement de Vindividu » — c^est-à-dire Vindivl- 
dualisme actif et passif, soit d^une seule personne, soit 
d'une masse pénétrée d'une volonté collective. 

Le Congrès Communiste Libertaire repousse par consé- 
quent la grève pour les droits politiques (Politischer Mas- 
senstreik) dont le but est inacceptable pour Vanorehisme, 
mais reconnaît dans la grève générale économique révôlu- 
lutionnaire, c'est-à-dire dans le refus du travail de tout le 
prolétariat comme classe, le moyen apte à désorganiser la 
structure économique de la Société aetUelk et à émanciper le 
prolétariat de Voppression du salariOL -^ Pour la réalisa- 
tion de eette grève génét^ale^ la pénétration dès syndicats par 
V idéal anar chique doit être considérée comjne indispensàblèi 
Un mouvement syndicaliste pénétré de f esprit tautrchiste, 
peuti au moyen d'une grève générale révolutionnaire, détruire 
Voppression d» classe et ouvrir la voit au but final dé VanOr* 
chisme : V avènement d'une société exempte de toute autorité. 

Cette motion est approuvée par 36 voix contre 6. 

3» MoTrtoî* btrîToîs, contresigtiée par Motiatte, Fuss, 
Nacht, Ziélinska, Fabbri, K. Waltert 

Les anarchistes réunis à Amsterdam du2^au 31 août 1907, 
• Considérant que le régime économique et juridique actuel 
est cûrattérisé par Vexphitation et V asservissement de la 
masse des producteurs^ et détermine, entré ceux-ci et les béné* 

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— 95 — 

ficiaires du régime aetueU un cmiagonisme d^intérêts absolu' 
ment irréductible qui donne naissance à la htUe de classe ; 

Que V organisation syndicale, solidarisant les résistances 
et les refaites sur le terrain tconomiquef sans préoccupations 
doctrinaires, est Vorgane spécifique et fondamental de cette 
lutte du prolétariat contre la bourgeoisie et toutes les institua 
tions bourgeoises ; 

QuHl importe qu'un esprit révolutionnaire toujours plus 
audacieux oriente les efforts de Inorganisation syndicale 
dans la if oie de V expropriation capitaliste et de la suppression 
de tout pouvoir ; 

Que r expropriation et la prise de possession collective des 
instruments et des produits du travail ne pouvant être accom- 
plies que par les travailleurs eux-mêmes, le syndicat est 
appelé à se transformer en groupe producteur, et se trouve 
être dans la société actuelle le germe vivant de la société de 
demain ; 

Engagent les camarades de tous les jfoys, sans perdre de 
vue que Vaction anarchiste n*est pas toute entière contenue 
dans les limites du syndicat, à participer activement au mou- 
ment atUonome de la classe ouvrière et à développer dans les 
organisations syndicales les idées de révoUe, d'initiatiifb 
individuelle et de solidarité qui sont V essence de Vanarchisme, 

^ Cette motion, fut approuvée par 28 voix contre 7. Gomme 
elle était -muette sur la grève générale elle fut complétée 
par la motion suivante : 

2(4** Motion Nacht Monattb, contresignée par Fuss, 
Dunois, Fabbri, Zélinska, et Karl Walter: 

Les anarchistes réunis à Amsterdam du 26 au 31 aoâd907» 
déclarent tenir la grève générale expropriatrice pour un 
remarquable stimulant de Vorganisation et de Vesprit de 
révolte dans la société actuelle et pour la forme sous laquelle 
peut s^ accomplir V émancipation du prolétariat. 

La grève générale ne peut-être confondue avec la grève 
générale politique (Politischer Massenstreik) qui n'est 



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— 96 — 

autre chose qu^une tentatiçe des politiciens pour détourner 
la grève générale de ses fins économiques et révolutionnaires. 
Par des grèves généralisées à des localités, à des régions, 
à des professions entières, on soulèvera progressivement la 
classe ouvrière et on Ventraînera vers la grève générale expro- 
priatrice qui comprendra la destruction de la société actuelle 
et r expropriation des moyens de production et des produite. 

Cette motion recueillit 25 voix et, par conséquent, fut 
approuvée elle aussi. 

Le lecteur s'étonnera peut-être que ces quatres motions 
aient pu, malgré leurs évidentes contradictions, être 
toutes adoptées. Il y a là, en effet un manquement aux 
usages parlementaires, mais un manquement voulu. Il ne 
convenait pas que Topinion de la majorité étouffât ou 
parut étouffer celle de la minorité. La majorité a donc 
pensé qu'il fallait voter successivement, par pour et par 
contre, sur chacune des motions déposées. Or toutes les 
quatre ont recueilli une majorité de pour. Par conséquent 
toutes les quatre ont été approuvées. (1) 

Il semble qu'on en ait fini avec le syndicalisme et la 
^éve générale Mais Emma Goldman se lève et dit qu'il 
serait étrange qu'un congrès anarchiste ne se déclarât pas 

(1) Nous détachons de la courte préface mise par le Bureau 
International en tête des Résolutions du Congrès d'Amsterdam, 
les lignes suivantes qui confirment ce que nous venons de dire : 

« Pour ceux qui sont habitués à considérer les Congrès comme des 
corps législatifs qui dictent aux membres du parti la doctrine 
officielle et la conduite à suivre, il peut paraître étrange qu'on ait 
pris sur les mêmes questions plusieurs résolutions plus ou moins 
différentes. Mais pour les camarades cela n'aura rien que de très 
naturel. 

« Le Congrès d'Amsterdam, étant un congrès d'anarchistes, 
n'avait pu, et ne pouvait pas, avoir la prétention de faire la loi aux 
autres : il voulait seulement exprimer les opinions des camarades 
intervenus et des groupes représentés, et proposer ces opinions 
à la discussion et, possiblement, à l'approbation de tous les anar- 
chistes. » 



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--97 — 

en faveur du droit de révolte entendu dans son acceptation 
la plus large ; et elle lit la déclaration suivante que le 
camarade Baginsky a signée avec elle : 

Le Congrès Anarchiste International se déclare en faveur 
du droit de révolte de la part de V individu comme de la part 
de la masse entière. 

Le Congrès est d^avis que les actes de révolte, surtout quand 
ils sont dirigés contre les représentants de VEtat et de la 
ploutocratie, doivent être considérés d'un point de vue psycho- 
logique. Ils sont les résultats de Vimpression profonde faite 
sur la psychologie de Vindividu par la pression terrible de 
notre injustice sociale. 

On pourrait dire, comme règle, que seul Vesprit le plus 
noble, le plus sensible et le plus délicat est sujet à de profondes 
impressions se manifestant par la révolte interne et externe. 
Pris sous ce point de vue, les actes de révolte peuvent être 
caractérisés comme les conséquences socio- psychologiques 
d*un système insupportable ; et comme tels, ces actes, avec 
leurs causes et motifs doivent être compris, plutôt que loués 
ou condamnés. 

Durant les périodes révolutionnaires, comme en Russie, 
Pacte de révolte — sans considérer son caractère psycho- 
logique — sert de double but : il mine la base même de la 
tyrannie et soulève V enthousiasme des timides. C'est le cas 
surtout, quand V activité terroriste est dirigée contre les agents 
les plus brutaux et les plus haïs du despotisme. 

Le Congrès en cu:ceptant cette résolution, exprime son adhé- 
sion à Pacte individuel de révolte de même que sa solidarité 
avec V insurrection collective, 

Malatssta. — J'accepte pour ma part la déclaration 
Goldman-Baginsky. Mais étant donné qu'on ne peut la 
rattacher ni à la discussion sur le syndicalisme, qui est 
close, ni à la discussion sur T antimilitarisme qui va s'ouvrir 
dans un instant, je propose qu'on la considère comme une 



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simple déclaration de principes et non comme une motioii 
ordinaire, et que le congrès la vote comme telle.J 

Emsia Goldman. — Quelque nom qu'on donne à notre 
proposition, Max Baginsky et moi tenons, avant tout, à ce 
que le congrès la vote. 

Mise aux voix, la déclaration Goldman-Baginsky est 
approuvée à T unanimité. 

Il est près de onze heures lorsque le président déclare la 
discussion ouverte sur cette question : U antimiUtarisme 
comme tactique de Vanarckisme, 

Les rapporteurs sont les compagnons R. de Mabmandb 
et PiERBE Ramfs. Le président rappelle le vote émis à ce 
sujet dans la première séance du Congrès. 

R. Friedeberg demande la parole pour une motion d'ordre. 

R. Fbiedbbero. — Etant donné que Theure tardive 
ne nous permet pas une discussion approfondie de la ques- 
tion antimilitariste, étant donné, d'autre part, que le Con- 
grès international antimilitariste a commencé ses travaux 
ce matin même, dans une salle voisine, je propose que nous 
nous joignions à lui pour discuter la question avec lui. 

Malatbsta. — Le temps nous manque, en effet, pour 
une discussion approfondie. Il est vrai que cette discussion 
n'est pas indispensable. Sur la question antimilitariste» 
tous les anarchistes sont bien d'accord. Je propose donc 
que nous allions au Congrès antimilitariste, mais non sans 
avoir au préalable indiqué notre manière de voir dans une 
motion que les rapporteurs seront chargés de défendre au 
Congrès antimihtariste. 

De Mabmakde. — Je me range à l'opinion exprimée par 
Malatesta. 

Christian Cobnêlissen. — Je pense au contraire qu'il 
est indispensable que la discussion ait lieu tout au long 



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ici môme. Il ne faut pas qu'après que les social-démocrates 
de Stuttgart ont dénaturé rantimilitarisme» lei anarchistes 
négligent de prendre position sur cette question capitale. 

Malatesta. — Je m'oppose énergiquement à cette 
manière de faire. Le temps nous manque» tandis qu^au 
congrôs antimilitariste où noua irons ce soir, toutes les 
discussions pourront fitre instituées. Je demande que le 
Congrès se range à Topinion que j'ai exprimée tout à Theure 
et vote la motion que j'ai déposée aveo quelques camarades, 
motion que Marmande et Ramus soutiendront devant le 
Congrès antimilitariste. 

Voici cette moti(»i à laquelle finalement se rallie 
CornéUssen : 

Les anarchistes, voulant la délivrance intégrale de Vhumar 
nité et la liberté complète des individus, sont naturellement, 
eanenUelUmentt k» 0nmmis ééelam d^ tou^ force armée 
entre Ua moim de VEm : armée» gmdormwie» poUce, magis- 
trature, 

lia engagent leurs oamaradea — et en général tous les 
hommes aspirant è h liberté, à Imer nlon U$ drçQnsUNicês 
#t Uur tempêraraentt el par tous ka m&yemt 4 la révolta in- 
dividualle, au refus 4e service isolé ou colkctif» à la désobéis- 
sance passive et active et à la grève militaire — pour la des- 
truction radicale des instruments de domination. 

Ils exprimant V espoir que tous les peuples intéressés ré- 
pondront à toute déclaration de guerre par V insurrection. 

Ils déclarent penser que les anarchistes donneront 
Vexomplê. 

^ Cette motion qui" porte le» signatures de Malatesta» 
Marmande, Thonar, Cornélissen, Ramus et Domela Nieu- 
wenhuis, est approuvée sans discussion.' 
La séance est levée. Il est midi. 



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I 

QUATORZIÈME SÉANCE 

Vendredi 30 août. — Séance de V après-midi. 

Conformément aux résolutions prises, cette séance est 
commune au Congrès anarchiste et au Congrès antimili- 
tariste. Celui-ci a tenu dans la matinée sa première séance, 
réservée aux sections hollandaises de F Association inter- 
nationale antimilitariste. 

Les congressistes sont donc très nombreux, ainsi que 
le pubhc. Le camarade Vohryzek, délégué de la Fédération 
anarchiste de Bohème, est élu président. 

La parole est donnée, en premier lieu, à R. de Marmande, 
que le congrès anarchiste a chargé de s'exprimer en son 
nom. 

R. DE Mabmande fait d'abord rapidement l'historique 
du mouvement antimilitariste en France. Il montre le rôle 
considérable joué par les anarchistes. Il rappelle les pour- 
suites de 1887 contre la Ligue des anûpamotes; la condam- 
nation qui frappa Jean Grave en 1894 pour son livre de 
révolte, la Société mourante et V anarchie. Il signale la 
campagne continue, menée dans les Temps Nouveaux et 
le Libertaire, contre l'armée et l'idée de patrie. « Vraiment, 
dit-il, l'esprit anarchiste inspire partout l'action antimi- 
litariste et révolutionnaire ». Il entre ensuite dans le détail 
des manifestations antimiUtaristes de ces dernières années: 
Manuel du Soldat, de Georges Yvetot; création de la sec- 
tion française de l'A. I. A. ; déclarations de Gustave Hervé 
au Tivoli Vaux-Hall, en 1905 ; procès de Y Affiche Rouge 
et condamnation des signataires, affiche des douze, etc. 
Depuis lors des poursuites judiciaires n'ont cessé d'être 
exercées, suivies pour la plupart de condamnations féroces. 
L'antirailitarisme reste en France à l'ordre du jour. 

Avant de terminer, Marmande indique que la forme de 



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-loi-- 

la propagande a changé. Le rôle de TA. I. A. semble 
terminé, en France du moins ; les sections, formées en 
majeure partie d'anarchistes, reprennent leur autonomie. 
Le programme de TA. L A. contenait un certain particu- 
larisme qui devait être assez tôt épuisé. L'antimilitarisme 
n'est pas une doctrine. Il y a des conceptions anarchistes 
où trouve place tout naturellement l'antimilitarisme. 
L'anarchisme a lancé, semé à la volée et fait germer partout 
la révolte. 

Marmande, en terminant, lit la motion antimihtariste 
approuvée dans la matinée par le Congrès anarchiste, et 
propose que le Congrès antimihtariste la vote à son tour. 

A l'unanimité, le Congrès adopte cette motion, dont le 
texte a été donné plus haut. 

Prennent ensuite la parole les délégués suivants : 
Friedeberg, Rogdaeff, Domela Nieuwenhuis, Croiset, Pierre 
Ramus, Emma Goldman, la citoyenne Sorgue. Luigi Fabbri, 
délégué des sections itahennes de l'A. LA. et du journal 
antimilitariste La Pace, expose l'état de l'antimihtarisme 
itahen, dont parle également la citoyenne Sorgue. 



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^ lœ -. 



QUINZIÈME SÉANCE 

Vendredi 30 août. — Séance du soir. 

Il est près de neuf heures quand le président déclare 
ouverte la séance. Les congressistes sont en petit nombre. 
C'est que beaucoup d'entre eux assistent à la troisième et 
dernière séance publique du Congrès antimilitariste. 
D'autres sont retenus, dans une petite salle voisine, à une 
réunion privée des syndicalistes révolutionnaires. 

L'ordre du jour appelle la discussion sur la question sui- 
vante : Alcoolisme et Anarchisme, dont le rapporteur est le 
professeur J. Van Rees. 

Celui-ci fait, sur la question, un rapport assez bref. Il y 
combat l'alcool non seulement dans ses abus, mais aussi 
dans son usage modéré, et s'élève, avec une conviction 
profonde, contre l'usage des boissons « hygiéniques » elles- 
mêmes. 

On décide de renvoyer la discussion à la séance du len- 
demain soir et d'entendre immédiatement le camarade 
Samson faire son rapport sur V Association de production 
et r anarchisme, 

1. 1. Samson â la parole. Il se déclare favorable à la coopé- 
ration de production et aux « colonies libertaires », non 
seulement parce qu'elles offrent des images réduites de 
cet état social sans autorité ni propriété auquel aspirent 
les anarchistes, mais aussi parce que, au sein même de 
la société présente, elles peuvent contribuer efficacement 
à l'effort des travailleurs en vue de l'émancipation. La 
coopération de production, habilement maniée, peut 
devenir une arme de lutte, et c'est à quoi les syndicats 
pourraient dès aujourd'hui songer. 

La discussion du rapport de Samson est renvoyée au 
lendemain, et la séance est levée de bonne heure. 



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— 103 — 

SEIZIÈME SÉANCE 

Samedi 31 août, — Séance du matin. 

Cette séance, comme celle de Taprès-midi du mercredi, 
est privée. On doit y prendre un certain nombre de mesures 
relatives au fonctionnement du futur Bureau anarchiste 
international. 

Le camarade R. Lange, auquel le Congrès est redevable 
pour beaucoup du bon ordre qui a régné dans toutes ses 
séances, est, à cause de son état de fatigue, relevé de ses 
fonctions. Il est remplacé à la présidence par E. Malatesta. 

Hekbi Beylie et Benoit Bboutchoux proposent à 
l'adoption du Congrès l'ordre du jour suivant : 

Le ^Congrès constate que le gouvernement républicain 
agit vis-à-vis des travailleurs comme tous les gouvernements 
n'ont cessé de le faire ; 

Envoie ses salutations fraternelles aux camarades Yvetot, 
Marckf Lévy, Bousquet, Torton, Lorulot, Berthet, Clémen- 
tine Delmotte, Gabrielle Petit ; aux douze antimilitaristes 
actuellement détenus à Paris et à tous les camarades qui 
sont dans les geôles républicaines. 

Le Congrès adresse en même temps ses chaleureuses salu- 
tations à tous les défenseurs de la liberté qui sont dans les 
forteresses du capitalisme mondial, — 

Et invite le Bureau International à défendre et à soutenir 
tous nos amis emprisonnés comm^ un des premiers actes de 
ses travaux. 

Cet ordre du jour est adopté à l'unanimité. 

La discussion relative au Bureau International commence 
ensuite. Elle est assez confuse et le compte-rendu en serait 
malaisé. La plupart des congressistes participent part à 
cette discussion qui ne prend fm qu'à midi. 



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— 104 — 

Il s'agit de décider où le Bureau aura son siège. 
Quelques délégués tout d'abord proposent Paris ou Ge- 
nève, mais ces propositions, vivement combattues par 
d'autres camarades, sont abandonnées ; Bruxelles et 
Amsterdam n'ont pas plus de succès et l'on se met d'accord 
sur LfOndres, centre essentiellement intemational où rési- 
dent des militants de tous les pays. 

Reste k choisir les cinq membres du Bureau. Une liste 
circule, sur laquelle figurent les noms de : Eesioo Maxa- 
tbstâ^ (malgré ses protestations) Ruiioijr Rogkbb, 
A. ScoAPiBo, JoHir Tu&KBB (absent) et /EiLV WcLQtxxr. 

Ces cinq camarades sont élus, Malatesta en tête avec 
5â suffrages. Malatesta est Italien; Rocker et Wilqnet 
sont Allemands ; Schapiro est Russe ; Turner est Anglais. 

Sur la proposition de Malatesta, le Congrès cbai^ le 
Bureau international d'engager, dans tous les pays d'Occi- 
dent où il aura des relations, une action simultanée en 
faveur du camarade belge Edouard Jooris, condamné à 
mort par les tribunaux turcs pour participation à un atten- 
tat contre le Sultan (21 juillet 1905) (1). 

Avant de lever la séance, un délégué demande qu'on 
fixe la date et le lieu du prochain Congrès. Un échange de 
vues à lieu à cet effet. On décide qu'un nouveau congrès 
aura lieu dans deux ans et on laisse au Bureau Interna- 
tional le soin d'en fixer le lieu et la date exacte* d'accord 
avec les fédérations et groupements adhérents. 

On se sépare k midi et demi. 



(1) Cette campagne a eu lieu en novembre-décembre. Au 
moment ou nous écrivons ces lignes (25 décembre), nous appre- 
nons que Jooris vient d'être gracié et libéré. 



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-106- 



DIX-SEPTIÈME ET DERNÏÈRE 3ÉANCE 

Samedi 31 août, — Séance de l* après-midi. 

Cette séance, la d^rQière du ÇongFè§, se tie^t» p^r 
exception, dans une salle du premier étage. Les délégué^ 
sont nombreux?, autant, 3inon plus, qu'au pr^mi^T jour ; 
mais on sent une lassitude géi^ér^e, — la J^i;5sîtude dp 
toutes les fins de Congrès. ÇependgLjit Tordra 4v jPHr ^'.est 
pas épuisé, mais tout le monde est d'accord fo^r e^ ftnir 
au plus vite. 

La présidence Qst conférée à Bmjia Gqï.^|«ajt. 

V Education intégrale de VEnfçnce çst le premier poJAfc 
porté à l'ordre du jour de Ja séajice. Le rappprJt^P ^n est 
LÉON Clément, de Paris, mais celui-ci est ^^anU #t c'est 
le cai)[i^ade db Marmand« qui ^e ch^ge de r^p^er à 
grands traits l'intéressant rapport envoyé par J^éojj Clé- 
ment. 

L'idée générale de ce rapport est quç, le^ ojuyriers étant 
plus aptes que personne à déterowner le <car;aç.tère de l'édu- 
cation à donner à leurs enfants, le «ojn <Je l'éducation 
revient essentiellem/e?it aux syndicats OU njâeux jaux Bour- 
ses du travail et Unions ouvrières- 

Tout le monde est d'accord pour approuver ufte telle 
idée et pour souhaiter que le r;gipport <}e Léoo CJiément 
soit publié (1) et répandu ; mais aucuoe r.ésolutii>n ^'e»t 
prise à son sujet. 

PiBBKB Ramus renonce, à cause du wajn<j[ue de temp»» 
à faire entendre le rapport qu'il a préparé sur jçette qu«s- 

(X) Ce jsappert ft été {ujUia d«^ les V0mfs Ntmvt^^u^ 
(13e année, no 44). 



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— 106 — 

tion : La Littérature moderne et V Anarchisme, et le ca- 
marade G. RiJNDBRS, qui devait parler sur Anarchisme et 
Religion, renonce lui aussi à la parole. 

Sur la question de V Alcoolisme, le Prof. J. Van Ress 
apporte la motion suivante (1) : 

1. U Alcoolisme est un ensemble de phénomènes sociaux 
caractérisés par V assujettissement des hommes aux boissons 
alcooliques. 

2. Tandis que V usage immodéré de la boisson avec ses 
suites funestes est censé constituer V alcoolisme, V usage 
modéré de la boisson n'en constitue pas moins un phénomène 
spécial d'alcoolisme, 

3. Cet alcoolisme général, suite de Valcoolisme modéré 
qui affecte spécialement notre jugement à V égard deThabi- 
tude de boire modérément, est beaucoup plus dangereux et 
beaucoup plus inguérissable que V intempérance ordinaire, 

4. Valcoolisme, menaçant surtout le niveau déjà acquis 
par Vhumanité, aussi bien que la race future, il est néces- 
saire d^en finir avec les habitudes de boire, pour tout homme 
d'esprit et de cœur, 

5. L'anarchisme veut dire cette conception de vie qui a 
rompu avec la croyance en la nécessité d'une autorité exté' 
rieure pour tous les hommes normaux. 

6. L'influence qu'ont les habitudes « alcooliques » sur les 
idées et sur la manière de vivre des individus, exerce préci- 
sément une de ces autorités extérieures que les anarchistes 
désapprouvent. 

1. Ainsi l'alcoolisme (outre qu'il est un des plus grands 
fléaux de Vhumanité entière) est encore au plus haut point 
autoritaire, et par conséquent contraire à l'idée anarchiste 
qui réclame l'affranchissement de l'esprit et de la conscience, 
de toute autorité extérieure. 

8. Les anarchistes, ennemis de toute mesure législative, 

(1) Texte publié par Emile Chapelier dans Le Co-miministe 
(no 4, 21 septembre 1907). 



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— 107 — 

JOUI Bmtùitej pliu que im cutm soeùUistei^ tenia et eom- 
hatire rakoélûme par dn moyen» putement ùidipiduels, 

9. La propagation de toute idée socialiste et anarchiste 
est énormément entravée par V alcoolisation immodérée ou 
modérée, 

10. La société future anarchiste sera ennemie des bois- 
sons intoxicantes, ou elle ne sera pas. 

Cette motion est complétée par l'adjoaction suiTante, 
proposée par £. CsâFiim et acceptée par J. VÀir Rses. 

1. VmkoùUAme e$l, à cuMe de la démoraUsatùm qu'il 
provoque, UH été plus puûsaïUt soutiens de la soeiéU 
capûaUtte. 

S» Le$ §0Uçer»emeMt êoni ùuoapahlee de combattre 
raicooUsme et Bont du rette iiuétessit à Venttetenir^ car 
t'ett ff^âte à lui qu'ils petweni équiiHter k'r budgeL 

Oeite motion ne fut pas mise auK voîk, la presqae una- 
nimité des ooft g r i a Biis tes s'y étant montrée nettement 
opposée^ Malatesta a donné les raisons de cette opposition : 
a On avait proposé, a-t-il écrit, (1) une résolution contre 

l'alcoolisme, mais on passa à Tordre du jour. Personne 
certainement n*aurait liésité à acclamer une résolution 
contre Pabus de boissons alcooliques, quoique peut-être 
avec la conviction que cela ne servait à rien ; mais la 
résolution proposée condamnait même Pusage modéré, 
qu*on considérait plus dangereux que l'abus. Cela nous 
parut trop fort ; dans tous les cas, on pense que c'est 
un aifument qui devrait plutôt être discuté par les mé- 
cJécias...» eu admettant qu'Us en saehent quelque diose. » 

L'ordre du jour appelle ensuite la discussion sur ce 
sujet : Vanarchisme comme vie et otmMie activité iMdii^ 
duelle. (E. Armand et Matjricius, de Paris, rapporteurs.) 

(1) Les Temps Nouveaux {lZ^aaaio% b4^^ 

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— 108 — 

Mais les deux rapporteurs sont absents et Ton passe outre, 
personne n'ayant démandé à traiter la question. 

Sur la question de V<issociation de production, l'un des 
rapporteurs, I. I. Sam son a été entendu la veille ; l'autre, 
Emilb Ghapblibb, imitant l'exemple précédemment 
donné par Ramus et Rijnders, renonce à prendre la parole. 

Mais le congrès est en présence d'une résolution de 
Samson dont voici le texte (1) : 

Le congrès international anarchiste d'Amsterdam est 
d'avis que VassociaUon de production, soit isolément soit 
de concert avec le mouvement syndical réçolutionnaire, est 
compatible avec Vidéal anarchiste et peut lui venir en aide. 

Il serait avantageux qu^avant et après la grève générale, 
un grand nombre de sociétés de production, pussent venir 
en aide, fortes de leur expérience, à toute la classe ouvrière 
émancipée, en organisant la production et rechange sur 
une base nettement anti-capitaliste et anti-parasitaire. 

De même le congrès est d^avis que dans les circonstances 
actuelles, le mouvement syndical révolutionnaire, ainsi 
que toute la classe ouvrière, peut tirer profit de la pratique 
des sociétés de production. 

Mais ici encore, le congrès refuse de passer au vote. 
La question soulevée par la résolution Samson n'est pas 
de celles qu'on peut résoudre en quelques minutes ; or 
le temps matériel manque pour l'examiner sous toutes 
les faces ; mieux vaut donc la laisser en suspens jusqu'à 
un congrès prochain. 

On 'aborde enfin la question dernière : V Espéranto, 
Le camarade Ghapblibb a apporté sur cette question un 
volumineux rapport, mais il se borne à demander l'a- 
doption de la résolution suivante qu'ont signé avece lui 
Malatesta et Rogdaëiï (2) : 

(1^ D'après le Pensiero, de Rome. 

(2) Texte du Communiste {q9 4). : " : 



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— 109 — 

Le Congrès Communiste- Anarchiste International d'Ams- 
terdam, considérant : 

1. que la multiplicité des langues constitue des frontières 
intellectuelles et morales et par suite une entrave à la pro- 
pagation des idées révolutionnaires ; 

2. qu^au cours même de ses débats, il a été constaté que 
les difficultés et les inexactitudes fatales de traduction nous 
ont fait perdre au moins les trois quarts de notre temps ; 

3. que V emploi dune langue commune faciliterait 
rechange des communications de TIntekkationale Libeb- 

TAIBB; 

4. qu^aucune langue vivante ne réunit les conditions 
nécessaires de neutralité, de facilité et de souplesse ; 

5. que de toutes les langues artificielles, VEsperanto 
est la seule qui soit sérieusement employée et qui semble 
être appelée au succès ; 

Emet le vœu que tous les anarchistes ou tout au moins 
les militants étudient VEsperanto et que dans un avenir 
prochain nos congrès internationaux puissent se faire en 
langue internationale, 

ÂicÉDÉB DuKois, soutenu par Henbi Fus s, se déclare 
hostile à cette résolution. « Nous ne sommes qualifiés, 
ni les uns ni les autres, dit-il, pour juger de la valeur 
de l'Espéranto. Nous ne sommes point des linguistes. » — 
Et il propose que le congrès se borne à conseiller à tous 
les camarades l'étude et la pratique d'au moins une langue 
vivante. 

E. Chafblieb. — S'il en est ainsi, je demande que le 
Congrès entende la lecture de mon rapport où j'ai réuni 
tous les arguments qui militent en faveur de l'Espéranto. 
Ces arguments n'ont rien d'inaccessible et peuvent être 
compris par tout le monde. Les nombreux groupes d'espé- 
rantistes qui m'ont délégué ici ne comprendraient pas 



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— 110 — 

qu*un Congrès anarchiste, dont tous les membres se 
disent internationalistes, se refusât à m*entendre. 

E. Malatbsta. — Cependant on ne peut demander 
au Congrès de voter une motion qui n*a pas été préala- 
blement discutée et sur laquelle tous ne sont pas d'accord. 
Or le temps manque et je crois qu'il serait préférable de 
voter une résolution se bornant à recommander aux cama- 
rades d'étudier le problème d'une langue internationale. 

Et l'on met aux voix l'ordre du jour suivant qui est 
adopté sans difficulté : 

Le Congrès, tout en reconnaissant V utilité cTun mode 
international de communication, se déclare incompétent, 
pour juger de la langue internationale proposée (Espéranto) 

Le Congrès émet le çœu que les camarades pouvant s* en 
occuper, étudient le problème d^une langue internationale' 

La camarade Emma Goldman, présidente, déclare 
alors que l'ordre du jour est épuisé et que le Congrès a ter- 
miné ses travaux. Et elle invite le vaillant doyen (1) Errico 
Malatesta à prononcer quelques paroles de clôture. 

Malaxe STA se lève et d'une voix pénétiiante et forte, 
prononce le discours suivant : 

Compagnons, notre Congrès est terminé. Les journaux 
bourgeois de toutes les couleurs avaient annoncé au monde 
que ce premier Congrès international se passerait dans 
le tumulte, le trouble et V incohérence. Certains camarades 
eux-mêmes avaient prédit qu'il n'aboutirait logiquement qu'à 
jeter dans nos rangs un peu plus de discorde. 

L'événement a démenti tous ces prophètes. Malgré 
l'insuffisance de préparation matérielle, imputable à notre 
seule pauvreté, malgré la difficulté qu'il y avait à s'entendre 
entre délégués de langue et d'origine si différentes, ce premier 

(1) Bien qu'il n'eût que 63 ans au moment du Congrès 
Malatesta n'en était pas moins le doyen des congressistes ! 



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— 111 — 

Congrès a admirablement réussi. Il n*a pas seulement ruiné 
de fond en comble les espérances perfides de tous ses adver- 
saires ; je puis dire quHl a dépassé les plus optimistes 
espérances de ses partisans. 

Loin de provoquer une scission dans le camp anarchiste, 
il a ouvert la voie qui mène à Vunion féconde ; il a exhorté 
les compagnons qui luttaient isolément jusquHci, à se donner 
la main par-dessus les frontières pour marcher tous ensemble 
vers Vavenir anarchiste. Sans doute^ des divergences de vues 
se sont manifestées entre nous ; elles n^affectaient pourtant 
que des points secondaires. Tous, nous nous sommes trouvés 
d'accord dans Vaffirmation des principes essentiels. 

Et pouvait-il en être autrement^ Ne voulons-nous pas 
tous, (Tun même élan de tout notre être, la délivrance de 
r humanité, la destruction complète du Capitalisme et de 
VEtat, — la Révolution sociale? 

Notre premier Congrès portera ses fruits, si tous ceux 
qui sont ici, une fois rentrés dans leur pays, voient moins 
le travail accompli que celui qui reste à accomplir, si tous 
nous nous remettons à la propagande et à Inorganisation 
avec plus que jamais de confiance et d^énergie. A Vœuvre, 
compagnons / 

Une salve d'applaudissements accueille ces paroles 
vibrantes. L'enthousiasme est à son comble. La joie 
éclaire les visages. Alors un camarade entonne Vlnter- 
nationale : 

Debout l les damnés de la terre I 
Debout I les forçais de la faim I 

Tous accompagnent le chanteur. L'hymne révolution- 
naire français a vraiment conquis l'universalité. Partout 
où des hommes, anarchistes ou socialistes, luttent contre 
rinicfuité sociale et rêvent de délivrance humaine, V Inter- 
nationale est devenue le refrain de guerre <iui retentit sur 
}es champs de grève, d^ns les meetings ou lejs congrès, 



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— 112 — 

C'est fini. La salle se vide peu à peu. Les mains s'é- 
treignent ; des adieux, des au-revoir plutôt, s'échangent, 
car si la plupart des congressistes ne quittent Ams- 
terdam que dans la journée de demain, il en est qui 
doivent prendre les trains du soir et de la nuit. 

 9 heures, dans la grande salle du premier étage du 
Plancius, a lieu le dernier meeting populaire. La salle 
est pleine de ce public remarquablement attentif et calme 
qu'est le public hollandais. Tour à tour Cornélissen, 
Broutchoux, Monatte, Ramus, Chapelier, Samson, Mou- 
gnitch, Sepp Oerter, FraubÔse et Ludwig prennent la 
parole. Une même pensée se retrouve dans leurs dis- 
cours à tous : c'est que le Congrès d'Amsterdam laissera 
dans le monde révolutionnaire une impression durable 
et que l'anarchisme international en sortira grandi et 
fortifié. 



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APPENDICE 



DEUX RÉUNIONS SYNDICAUSTES 

Sur les deux réunions strictement privées oit se rencontrè- 
rent les syndicalistes révolutionnaires venus au Congrès 
d^ Amsterdam, nous trouvons quelques renseignements assez 
précis dans V article suivant publié par la Voix du Peuple, 
de Lausanne, (2* année, iV° 40, 5 octobre 1907) sous ce titre : 
Le Bureau International de Presse : 

La nécessité d'une entente entre les groupements ouvriers 
dès maintenant acquis aux principes du syndicalisme 
révolutionnaire et aux méthodes de l'action directe, préoc- 
cupe en plus d'un pays plus d'un militant. — On sait que 
le Secrétariat international ouvrier, dont le siège est quel- 
que part en Allemagne, s'est sign«Jé jusqu'à ce jour bien 
plus par son antipathie déclarée à l'égard des idées révo- 
lutionnaires que par sa réelle activité pratique. Ses démêlés 
avec la Confédération générale du travail sont encore dans 
toutes les mémoires. Issus du refus du Secrétariat d'ins- 
crire à l'ordre du jour des deux dernières conférences des 
questions aussi considérables que celles de la grève générale 
et de Tantimilitarisme, ces démêlés, firent au congsès 
d'Amiens, l'objet d'un débat retentissant, et l'on peut 
prévoir qu'ils aboutiront avant longtemps à quelque rup- 
ture éclatante dont la responsabilité incombera sans par- 
tage au Secrétariat international. 

Cependant le syndicalisme révolutionnaire fait dans 
tous les pays des progrès incessants. Partout où il apparaît, 
on peut dire qu'un nouveau mouvement ouvrier commence, 
lequel n'a rien de commun aveo l'ancien. Pourquoi donc 

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— 114 — 

les organisations où le syndicalisme révolutionnaire a 
aujourd'hui cause gagnée ne s'uniraient-elles pas entre 
elles sans s'occuper des retardataires ? 

Cette question, le National Arheiders-Sekretariat in 
Nederland (Secrétariat national des travailleurs de Hol- 
lande) se l'est posée le premier, et il a voulu profiter de la 
venue au congrès anarchiste d'Amsterdam d'un grand 
nombre de syndicalistes déterminés pour étudier avec eux 
les moyens de réaliser à brève échéance l'union interna- 
tionale des organisations ouvrières qui se donnent pour 
but l'abolition du salariat et pour moyen la grève générale. 
Sur son initiative, deux réunions strictement privées, 
auxquelles ces militants avaient été convoqués, eurent 
lieu à Amsterdam même, l'une le 27 août, l'autre le 30. 

Assistaient à ces deux réunions: les camarades Fritz 
Kater, président de l'Union libre des syndicats allemands 
qui était venu spécialement dans ce but de Berlin ; Karl 
Vohryzek et L. Knotek, qui avaient mandat de la Fédé- 
ration des ouvriers tchèques de tous les métiers de prendre 
langue avec le plus grand nombre possible de militants 
ouvriers en vue d'une entente immédiate ; Pierre Monatte, 
de la Confédération générale du Travail ; Benoit Brout- 
choux, des Mineurs du Pas-de-Calais ; Henri Fuss-Amoré 
de la Fédération du Travail de Liège ; Karl Walter pour 
la toute récente Industrial Union of Direct Actionnists 
d'Angleterre ; et des militants anarchistes-syndicalistes 
tels que Christian Cornélissen, de Hollande, Ziélinska de 
Paris ; D' R. Friedeberg, d'Allemagne ; Luigi Fabbri 
d'Italie ; Ceccarelli, d'Argentine, etc. 

Nous entendîmes, le premier soir, des rapports d'un 
très vif intérêt sur l'état du mouvement ouvrier dans les 
diverses nations européennes. Fritz Kater, notamment, 
nous fit connaître la situation actuelle de l'Union libre des 
syndicats allemands qui, pour ne s'être pas docilement 
aplatie sous la férule des politiciens social-démocrates, 
s'est vu refuser l'accès du Secrétariat international ouvrier» 

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^116 — 

Monatte exposa, avec sa netteté coutumière, l'origine et 
les péripéties du différend survenu entre le Secrétariat et 
la G. G. T. Fabbri indiqua ce qu'il faut entendre par syndi- 
calisme révolutionnaire en Italie : ce syndicalisme n'est 
pas, ainsi que beaucoup l'imaginent un mouvement ouvrier 
autonome, mais un simple courant idéologique au sein 
du Parti socialiste. 

Le sentiment unanime des militants qui se trouvaient, 
ce soir-là, au National Arbeiders-Secrétariat, fut que l'ins- 
titution d'un nouveau bureau international était, dans 
les circonstances actuelles, d'une évidente nécessité. Pour- 
tant, aucun de nous, sauf Kater et les Tchèques, n'étant 
mandaté à cet effet, nous ne pouvions prendre de résolu- 
tion effective. Nous nous engageâmes seulement à faire 
parvenir au plus tôt au Nationaal Arbeiders-Secrétariat 
un rapport sur la situation du mouvement ouvrier et, plus 
particulièrement, du syndicalisme révolutionnaire, dans 
nos contrées respectives ; une brochure en sera faite en 
trois langues et, de plus, les rapports, au fur et à mesure 
de leur réception seront publiés en hollandais dans le 
Volksdagblad, quotidien d'Amsterdam des plus favorables 
à nos idées. 

Ce n'est pas tout. On a maintes fois déploré l'ignorance 
où sont les uns des autres les divers mouvements ouvriers. 
Qu'un lock-out surgisse à Berlin, qu'une grève éclate à 
Anvers ou à Belfast, c'est généralement aux dépêches 
inexactes, mensongères ou obscures des agences et des 
journaux bourgeois qu'il nous faut recourir pour être ren- 
seignés. Pourquoi les travailleurs organisés ne créeraient- 
ils pas, à leur usage collectif, une sorte d'office international 
de renseignements ? La proposition en fut précisément 
faite à notre seconde réunion par quelques camarades et 
reçut de tous les autres un chaleureux accueil. 

Voici donc ce qui fut décidé : les journaux ouvriers de 
tous les pays seront centralisés et dépouillés en un Bureau 



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- 116- 

international de presse, dont notre ami Christian Corné- 
lissen, le révolutionnaire hollandais bien connu, a assumé 
la direction. Le Bureau en extraira tous les renseignements 
d*un intérêt général et ces renseignements formeront la 
matière d'un bulletin hebdomadaire qui sera envoyé à 
tous les centres et journaux corporatifs afifUiés au Bureau. 
L'Union libre des syndicats allemands, la Fédération tchè- 
que de tous les métiers et le Secrétariat national hollan- 
dais couvriront les premiers frais de la pubUcation de ce 
bulletin. 

Telles sont les résolutions que prirent à Amsterdam, 
dans l'intérêt du syndicalisme révolutionnaire, un certain 
nombre de militants « anarchistes ». Il y a loin de ces réso- 
lutions-là — qu'il me soit permis d'en faire la remarque — 
à celles des social-démocrates de Stuttgart. Pas une seule 
fois, tant au cours des deux réunions privées dont je viens 
de rapporter les résultats qu'au cours des séances du con- 
grès anarchiste, il ne fut parmi nous question de mettre la 
main sur les organisations ouvrières. Après comme avant 
le congrès d'Amsterdam, celles-ci trouveront en nous des 
collaborateurs, les plus assidus et les plus énergiques, sans 
aucune arrière-pensée de domination. 

Il me reste à formuler l'espoir que le congrès des Unions 
ouvrières romandes portera à son ordre du jour la question 
de leur participation aux frais du Bureau de presse nouvel- 
lement créé, ainsi que la création d'une entente perma- 
nente entre les organisations ouvrières révolutionnaires du 
monde entier. 

Pour le succès de nos luttes futures, gardons-nous d'ou- 
blier que notre internationalisme théorique et sentimental 
n'effrayera les gouvernements que lorsqu'il se doublera 
d'un internationalisme pratique, destiné à maintenir entre 
les prolétaires de tous les pays qu'écrase tous, indifférem- 
ment, la « grande roue » du capitalisme, les hens de la 
plus étroite solidarité. — Amédée Ditnois. i 

Imp. de la Publicatiou Sociale, 46, rne Monslenr-le-Prinœ, Parln. 

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